Gaspard Koenig, philosophe, essayiste, créateur du think tank Génération libre, chroniqueur prolifique – et même éphémère candidat à la présidence de la République en 2022 – est moins connu comme romancier. Il a déjà pourtant commis quelques romans, où ses qualités d’observateur amusé du réel étaient déjà patentes ; mais son dernier, «Humus» (éditions de l'Observatoire), est incontestablement très au-dessus des autres.
Il y passe avec virtuosité du ciel des idées à la terre qui nous porte (et même sous la terre, puisqu’il est question de lombrics). Et ce n’est sans doute pas un hasard s’il a choisi cette forme littéraire pour aborder la grande question qui agite notre civilisation – celle de l’écologie – de la place de l'humain sur terre, de la course folle dans laquelle il est lancé, qui l’entraîne dans un confort immédiat et des perspectives menaçantes. Le roman offre l’avantage, par rapport à l’essai, la tribune ou le programme, de rendre compte de la complexité du monde.
Radicalité et techno-solutionnisme
Les contradictions, les tentations et les doutes de toute une génération s’incarnent dans les deux personnages principaux. Kevin et Arthur se rencontrent dans une école d’ingénieur, Agro ParisTech, où ils noue une amitié solide et un intérêt commun pour le potentiel écologique des vers de terre. Dans ce qui s’apparente à un roman d’apprentissage, chacun va chercher sa voie. Arthur, plutôt bien né, la trouve dans une «bifurcation» de plus en plus radicale. Kevin, fils d’ouvrier et fruit d’un ascenseur social aux airs d’alibi pour les élites qui l’entourent, s’insère dans une logique utilitariste qui vire peu à peu au techno-solutionisme du monde des start-up.
La force du roman est de ne pas en rester à ce qui pourrait n’être que des archétypes, car les personnages du roman existent bien au-delà. Leurs espoirs, leurs déceptions, leurs amours, leur paysage mental et son évolution prennent corps tout au long du livre. Ils sont entourés par une galerie de personnages croqués avec un humour parfois cruel. Du conseiller Bpifrance englué dans un discours sur la disruption – qui n’accordera un prêt financier pour un vermicomposteur que s’il est «au moins connecté» – à la directrice de la RSE de L’Oréal qui accueille une équipe de «Young leaders» dans sa sublime maison du Perche entièrement rénovée en «biosourcé», jusqu’au gauchiste lettré frénétique de réseaux sociaux. Enfin le roman philosophique qui offre des moments de méditation n’oublie pas de développer une intrigue assez prenante, des histoires d’amour, d’amitié, des rebondissements... De quoi réfléchir tout en s’amusant.



