Stockholm, 10 décembre 1962. Sous le faste de la salle de l’Académie royale de Suède, le roi Gustave VI Adolphe et le gotha honorent cinq scientifiques. Deux d’entre eux reçoivent le prix Nobel de chimie. Trois autres, celui de médecine pour « leurs découvertes de la structure moléculaire des acides nucléiques et sa signification pour le transfert d’informations dans la matière vivante ». Ces trois lauréats sont...
Dix ans plus tôt, Ray Gosling trépigne aux côtés de sa directrice de recherche. Dans l’un des laboratoires du King’s College de Londres, la chimiste Rosalind Franklin travaille, à la demande de son supérieur, sur la molécule d’acide désoxyribonucléique. L’ADN.
Un sujet au cœur de nombreuses études en ce début des années 1950 afin de comprendre l’infiniment petit. La bataille fait rage. Les travaux de Franklin sur la classification des charbons et leur utilisation industrielle, notamment pour les masques à gaz tant utiles durant la Seconde Guerre mondiale, et sa spécialisation en cristallographie aux rayons X au Laboratoire central des services chimiques de l’État, à Paris, impressionnent.
Deux longs brins enroulés telle une double hélice
En 1952, la chimiste et biologiste moléculaire multiplie les photos de la structure de l’ADN par cristallographie, via une machine qu’elle a améliorée. Grâce à l’analyse par diffraction des rayons X, elle découvre sur le cliché 51, son cliché, une forme toute particulière de cet acide, l’ADN A. Une forme bien moins présente dans la nature que l’ADN B, composée de deux longs brins enroulés telle une double hélice. Une découverte majeure. Mais Rosalind Franklin préfère pousser ses recherches afin de s’assurer de son bien-fondé. Elle garde le silence et ne publie aucun article sur le sujet.
Peu portée sur les amabilités, têtue, trop directe dans ses propos, voire « trop française » dans ses goûts... Franklin a surtout le défaut d’être une femme.
Seulement, sa réputation n’est plus à faire et en agace plus d’un. Son voisin de paillasse, Maurice Wilkins, ne supporte pas cette bourgeoise de Notting Hill. Peu portée sur les amabilités, têtue, trop directe dans ses propos, voire « trop française » dans ses goûts... Franklin a surtout le défaut d’être une femme. À tel point qu’elle quitte le King’s College en mars 1953 pour rejoindre le Birkbeck College. Sans ses clichés et travaux, qui appartiennent désormais à son ancienne faculté. Elle autorise alors son doctorant Gosling à dévoiler le cliché 51 à Wilkins. Qui en profite pour le montrer à Francis Crick et James Watson. Ces deux chercheurs de l’université de Cambridge s’appuient sur les résultats de leurs confrères – et concurrents – pour commencer à modéliser la structure de l’ADN, qu’ils comptent à tout prix publier les premiers.
Dans son édition du 25 avril 1953, la revue Nature publie trois articles sur l’ADN. Ceux de Crick et Watson, de Wilkins, et enfin de Franklin qui a exigé la publication de ses travaux dans le même numéro, se sentant déjà dépossédée de sa découverte. Celui de la chercheuse est tout aussi important, mais passe plus inaperçu. Wilkins et Franklin ne sont pas reconnus comme coauteurs, simplement cités dans les remerciements de Crick et Watson. Eux n’ont plus qu’à construire une maquette en trois dimensions, faite de tubes et de boules, pour représenter la structure hélicoïdale de l’ADN.
Le prix Nobel de médecine 1962 est attribué à... Francis Crick, James Watson et Maurice Wilkins. Les voilà officiellement couronnés. Exit Rosalind Franklin. La scientifique est décédée d’un cancer quatre ans plus tôt, à 38 ans, et ne reçoit pas le Nobel, limité à trois personnes. En l’occurrence trois hommes. « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de » ...Suède.



