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[Industry story - Le podcast] La loi de la jungle, quand Henry Ford se perd en Amazonie

L'industriel américain Henry Ford compte bien faire pousser la matière première dont il a tant besoin, l’hévéa. L’Amazonie sera sa terre promise. Ou presque. Une chronique de Guillaume Dessaix.

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Fordlandia - exploitation des hévéas par Henry Ford au Brésil - Années 1927-1930

L’homme au couteau fait quelques pas, approche sans bruit ni enthousiasme, prêt à écorcher le suivant. La fine lame tranche le tronc d’où coule une sève blanche et épaisse. Là encore, la récolte est bien trop maigre. Après les insectes, un champignon étouffe les milliers d’hévéas plantés en rangs d’oignons. Sous la chaleur humide et écrasante, les ingénieurs sont à nouveau inquiets. Du fin fond de la jungle, ils savent que le boss ne va pas être content. À Detroit, Henry Ford s’impatiente.

« En Amazonie, monsieur, répond le fidèle secrétaire. Là où il pousse déjà. » Ford cherche le meilleur endroit pour cultiver l’hévéa, source intarissable d’un latex naturel nécessaire à la bonne marche de ce qui a fait sa fortune et sa gloire, la Ford T. Les millions de pneus et de petits éléments en caoutchouc lui coûtent trop cher.

Surtout, ils l’installent dans une dépendance vis-à-vis de l’Empire britannique, parvenu, voilà cinquante ans, à dérober au Brésil 70 000 graines d’hévéa pour les replanter dans ses colonies comme le Sri Lanka et la Malaisie. D’une qualité bien supérieure, l’arbre asiatique a fait la richesse des Anglais, devenus leaders incontestés du marché. Et ça, Henry Ford ne le supporte pas. Il oublie les Everglades auxquelles il a un temps pensé, pour suivre le bon conseil qu’est l’Amazonie. En 1927, les rives brésiliennes du fleuve Tapajos, du nom d’une tribu d’Indiens de la région, sont choisies. En hauteur, pour éviter tout risque d’inondation, elles deviennent la terre promise. Fordlândia.

Plantations standardisées, arbres bien alignés

Le but n’est pas de réaliser des profits considérables mais de gagner son indépendance et bien sûr « d’aider à développer cette terre merveilleuse et fertile... » La méthode est simple. Avec la certitude du vainqueur, Henry Ford ne s’embarrasse pas de détails et applique à la lettre la recette qui a toujours fonctionné. La sienne. À l’image des chaînes de montage de ses usines, les plantations sont standardisées en des rangées d’arbres bien alignés, serrés les uns aux autres pour accroître la production. 

Les Brésiliens, désormais nourris de hamburgers, suivent règles et coutumes américaines.

Ford est depuis longtemps considéré comme un patron social, proche de ses employés. Le salaire à 5 dollars la journée, c’est lui. Pour preuve, il fait construire au cœur de la jungle, en deux ans à peine, un hôpital, une école, une bibliothèque, une salle de danse, un golf, un château d’eau pour alimenter en eau courante les maisons des employés... américains. Logés à part, ceux-ci jouissent d’un certain standing. À l’inverse, les locaux dépendent d’un puits et habitent des maisons au confort bien plus sommaire.

Badge nominatif, alcool et cigarettes interdits, horaires classiques correspondants aux heures les plus chaudes de la journée... les Brésiliens, désormais nourris de hamburgers, suivent règles et coutumes américaines. L’adaptation à ce nouveau mode de vie et les conditions de travail difficiles entraînent des tensions puis des violences en 1933. À quelques jours de Noël, les ouvriers saccagent le matériel, les générateurs et leurs propres habitations. Les managers fuient par bateau. La situation pousse Ford à investir davantage en améliorant les logements, en goudronnant les routes...

Mais rien ne peut sauver les arbres malades d’avoir dû ressembler à des lignes de production. Le champignon tueur s’est répandu à tous les hévéas. Le rêve de Ford s’achève après la Seconde Guerre mondiale avec le développement du caoutchouc synthétique. Henry Ford II mettra un terme au désastre en léguant Fordlândia au gouvernement brésilien. La plantation sera vidée de ses machines par les salariés délaissés.

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n° 3710 - Septembre 2022

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