À la tristesse de la disparition de Ludvig, son frère aîné, s’ajoute le choc de lire ces lignes dans le journal : "Le marchand de la mort est mort." Non seulement le quotidien s’est trompé de frère, mais il décrit Alfred Nobel comme l’homme qui a trouvé "le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant".
L’industriel, qui a fait fortune grâce à la dynamite, se sentait déjà responsable de la mort de son frère cadet Emil. Nobel réalise alors l’héritage qu’il va laisser dans l’histoire. Et décide d’y remédier.
Les sciences et l’ingénierie sont une affaire de famille chez les Nobel. Immanuel, le père, a fondé une entreprise de mines marines et inventé le contreplaqué, Ludvig, le fils aîné, a créé la première compagnie pétrolière mondiale. Jeune chimiste, Alfred a suivi le sillage de ses aînés et s’est spécialisé dans l’étude des explosifs, notamment la nitroglycérine. Connu pour être instable, ce composé occasionne de nombreux accidents, parfois tragiques. Le 3 septembre 1864, l’usine de Heleneborg est soufflée par une explosion. Cinq personnes y perdent la vie, dont Emil. Les autorités suédoises se montrent dès lors frileuses. Mais l’exploration minière et la construction de lignes de chemin de fer réclament un explosif plus puissant que la poudre à canon et plus constant que la nitroglycérine. Le chimiste s’évertue alors à rendre cette dernière plus sûre et dépense sans compter. Il découvre que de la nitroglycérine renversée accidentellement sur du kieselguhr ne provoque aucune explosion. La roche offre une meilleure stabilité, le mélange conserve toute la puissance et se glisse dans un tube en carton auquel un détonateur est ajouté pour contrôler le moment exact de l’explosion. Plus de risques inutiles. Nobel dépose le brevet de la dynamite et l’industrialisation commence. Il améliore sa trouvaille en remplaçant le kieselguhr par de la nitrocellulose. Mais pacifiste convaincu, il n’avait pas imaginé que ses découvertes serviraient aussi des intérêts militaires et anarchistes. Et encore moins le sobriquet morbide dont on l’affuble désormais.
Deux projets lui tiennent alors à cœur. Fonder un établissement où, après un somptueux banquet, les gens désireux d’en finir seraient euthanasiés au son de leur musique favorite et dans une ambiance parfumée. Ensuite léguer son immense fortune pour récompenser chaque année quiconque aura "agi pour le plus ou le mieux pour la fraternisation des peuples " et la paix. Si le premier projet ne voit jamais le jour, le second le fera passer à la postérité, auréolé d’une image positive. Il a réussi son pari.



