Chronique

[Industry story] Fruit défendu - La United Fruit Company, producteur de république bananière

Coup d’État, chantage, dessous de table, CIA... Tous les coups sont permis pour que l’United Fruit Company reste le roi de la banane. Industry Story, une chronique de Guillaume Dessaix.

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Le vent est glacial ce lundi 3 février 1975. Eli Black rejoint comme tous les matins le 44e étage de la tour Pan Am, en plein Manhattan. Une fois dans son bureau, l’actionnaire principal de l’United Brands Company, réputé insensible et philanthrope, lève le store vénitien, se saisit de son attaché-case et brise violemment l’épaisse fenêtre qui le sépare du vide. L’air froid s’engouffre immédiatement dans la pièce. Black observe le viaduc de Park Avenue en contrebas, avant de s’élancer et de s’écraser au milieu des voitures. Une décision radicale. Comme toujours depuis la création de l’entreprise.

Un siècle plus tôt, dans la chaleur du Costa Rica, l’ingénieur ferroviaire américain Enri Meiggs et son neveu Minor Cooper Keith entreprennent d’y construire une ligne de chemin de fer. Après quelques dessous de table et le départ de Meiggs, Keith voit plus grand. Il ne demande aucune rétribution pécuniaire, simplement des hectares de terrains le long de la voie. Il y fait pousser des milliers de bananiers... et sa fortune. Avec pour objectif d’inonder de ce fruit encore inconnu les États-Unis, puis l’Europe. En 1899, l’Ufco, l’United Fruit Company, est fondée et Keith se trouve à la tête d’une concession de 99 ans portant sur 300 000 hectares. Guatemala, Colombie, Honduras... L’Ufco est partout.

Des États aveulis, comme le Guatemala, deviennent des “républiques bananières”, succursales de l’United Fruit Company.

Keith meurt en 1929, mais peu importe. La machine devient plus forte que le patron. Soutenu par un conseil d’administration de golden boys de Wall Street, Samuel Zemurray, dit Sam the banana man, poursuit le travail. Les profits tirés de la vente des fruits jaunes servent en partie à financer les nouvelles lignes ferrées, avec des prises de participations majoritaires par la multinationale américaine, qui contrôle désormais les transports publics, l’eau, l’électricité... L’Ufco est toute-puissante. Des États aveulis, comme le Guatemala, deviennent des « républiques bananières », succursales de la firme. Et par ricochet des États-Unis et de sa politique étrangère.

Préjudice énorme, affront insupportable

L’arrivée au pouvoir en 1944 du président guatémaltèque socialiste Jacobo Arbenz Guzman permet aux paysans de retrouver des terres cultivables, au détriment de l’Ufco. Sous-estimant volontairement l’acre à trois dollars depuis des années, l’Ufco se voit offrir ces mêmes trois dollars en dédommagement. Prise au piège, elle fait flamber le prix à 75 dollars l’acre, sans succès. Le préjudice est énorme et l’affront insupportable. La compagnie, qui compte comme actionnaires les puissants frères Dulles, futurs patron de la CIA et secrétaire d’État, se plaint auprès du président américain de la mise en danger de ses intérêts économiques. La CIA lance l’opération PB Fortune en 1952 et fomente un coup d’État pour renverser le président, remplacé par une junte militaire. Des milliers de morts plus tard, la mainmise sur le Guatemala est totale.

En 1968, Eli Black devient le troisième personnage important de l’aventure en achetant 733 000 parts de la United Fruit. L’actionnaire principal est le nouveau roi de la banane. Deux ans plus tard, une fusion forme la United Brands Company. Un empire. Mais le groupe est plus endetté qu’attendu et l’ouragan Fifi, en octobre 1974, ravage des hectares de plantations. Black n’a plus le sourire.

Quelques semaines après son suicide, la Securities and Exchange Commission découvre un pot-de-vin de 1,25 million de dollars, autorisé par Black et versé par United Brands au président du Honduras. Une nouvelle magouille afin d’obtenir une réduction des taxes sur les exportations. Et une infamie impossible à porter pour Black, qui choisit de rester maître de son destin. La banane aura eu sa peau.

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