Entretien

“Il n’existe pas d'éco-organisme multi-matériaux du bâtiment”, constate Hervé de Maistre

A compter du 1er janvier 2022, les produits ou matériaux de construction du secteur du bâtiment destinés aux ménages ou aux professionnels feront partie des filières soumises à un principe de responsabilité élargie du producteur (REP). Une échéance prévue par la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire à laquelle se préparent une vingtaine d’entreprises, parmi lesquelles des filiales de Saint-Gobain. Le leader mondial des matériaux de construction souhaite fédérer “l’ensemble de la filière” autour de la création d’un éco-organisme. Auparavant directeur général de Placo et d’Isover et président, jusqu’en mars dernier, de l’Association française des Industries des produits de construction, Hervé de Maistre préside le comité de préfiguration de cette nouvelle structure.

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Hervé de Maistre
Hervé de Maistre pilote le comité de préfiguration d'un nouvel éco-organisme, en vue de la future filière REP s'appliquant aux produits de construction et du bâtiment.

L’Usine Nouvelle - Pourquoi avez-vous engagé des démarches en vue de la création d’un nouvel éco-organisme ?

Hervé de Maistre - Dans le périmètre des éco-organismes existants, il n’y en avait pas de susceptible de répondre aux enjeux de la mise en place de la REP matériaux du bâtiment, d’où cette initiative nouvelle. Aujourd’hui, il n’y a pas d’éco-organismes multi-matériaux comme le nôtre. Il y a des éco-organismes sur le mobilier, ceux en charge des DEEE, ainsi qu’une autre initiative en préfiguration dédiée aux matériaux inertes (initiée par des adhérents de l’Unicem). Nous en sommes aux balbutiements.

Quels sont les objectifs poursuivis ?

Il y a des objectifs d’efficacité écologique et économique : améliorer la prise en charge de la collecte, du tri, de la réutilisation et du recyclage des matériaux de construction. Aujourd’hui, les niveaux de maturité sont très différents selon les filières. Il y a davantage de maturité dans les métaux. D’autres matériaux sont triés moins efficacement. Ils doivent être non-mélangés, ce qui ramène à la question du tri à la source, qui est aujourd’hui un des gros enjeux. Les chiffres dont on dispose sont assez approximatifs : 45 millions de tonnes de production de déchets par an dont deux tiers de matériaux inertes. 70% de taux de valorisation, supérieur sur les inertes avec la filière de remblaiement en et de carrières, et plus faible sur les matériaux du second œuvre, dont le tri est insuffisant à la source. C’est un des enjeux.

Pourtant, plusieurs initiatives (sur le recyclage du béton, des DEEE…) ont été prises ces dernières années.

La responsabilité de l’éco-organisme sera très clairement de favoriser la montée en puissance de ces initiatives, et d’éviter de perturber ce qui fonctionne aujourd’hui. Il y a, avec la mise en place d’une REP, des équilibres financiers qui se déplacent. Nous devons créer un éco-organisme qui sera efficace écologiquement et économiquement, en utilisant l’argent collecté de telle manière à faire progresser l’économie circulaire. Le taux de recyclage des métaux est assez important. Il y a des filières dans le domaine des matériaux inertes bien avancés, mais on peut encore progresser. Ces dernières années, le recyclage du plâtre dans les plaques de plâtre a bien progressé, par exemple.

Souhaitez-vous un fonctionnement financier ou opérationnel de l’éco-organisme ?

Selon le cahier des charges qui sera défini par la Direction générale de la prévention des risques, l’éco-organisme adoptera un modèle financier, organisationnel, ou mixte. Quand une filière fonctionne, c’est plus simple d’être sur un mode de fonctionnement financier. Là où on part de plus loin, il s’agit de créer et d’organiser une filière. Les niveaux de maturité sont hétérogènes. Il faut embarquer les adhérents, les metteurs sur le marché, qui ont une contrainte réglementaire (avoir adhéré au 1er janvier 2022 à un éco-organisme). Lorsque l’on a réuni pour la première fois une vingtaine d’entreprises, nous leur avons demandé ce qui les motivait. Les réactions étaient très positives et proactives, dans un esprit qui n’était pas seulement celui d’une contrainte imposée.

Comment vous appuierez-vous sur les dispositifs existants de reprise des matériaux, notamment dans les négoces et les déchetteries ?

Tout cela, à la fin, va reposer sur la mobilisation des acteurs de terrain, pour déposer leurs déchets proprement (les trier). Il va falloir mettre en place un maillage de points de reprise, qui soit bien adapté. La contrainte de reprise gratuite des flux triés prévue par la loi devra être faite de manière intelligente et réalisable. Le maillage existant est constitué notamment des déchetteries des collectivités locales, de celles mises en place par un certain nombre de négociants en matériaux, et d’autres organismes professionnels. Ce qui est fait par les négociants en matériaux a le grand mérite d’être situé sur un point de vente, où les artisans se déplacent. Pour l’instant, personne n’a défini ce qu’on entend par “reprise gratuite” et “reprise gratuite de flux triés”, là où, à notre sens, des matériaux sont insuffisamment triés. Nous savons très bien que les metteurs sur le marché paieront in fine. Il faudra un tri à la source suffisamment efficace afin de permettre de valoriser les déchets. 

La contrainte de reprise gratuite des flux triés devra être faite de manière intelligente et réalisable

—  Hervé de Maistre

De quelle manière faudrait-il convaincre les artisans de l’intérêt de mieux trier les matériaux ?

Il faut qu’il y ait plus de police sur les dépôts sauvages. Sur les chantiers, il y a des métiers sur lesquels l’éducation au tri a beaucoup progressé, comme chez les démolisseurs. Pour les artisans, il faut leur montrer les moyens et l’intérêt, et que l’incitation suive. J’ai confiance dans les entreprises du bâtiment : sur un chantier de construction, les déchets de pose sont naturellement triés. La question n'est pas tant de trier que de ne pas mélanger. Il n’y a pas de raison que cela ne fonctionne pas.

Une étude de préfiguration déjà remise en question

En février dernier, l’Ademe a publié une étude de préfiguration de la filière REP Produits et matériaux de construction du secteur du bâtiment. Le gisement de déchets inertes est estimé à environ 30 000 kt par an, celui de déchets dangereux non-inertes à 9 700 kt. En termes de collecte de déchets de chantier, les volumes estimatifs s’élèvent à 33 Mt par an sur chantier et à 9 Mt par an en apport volontaire. Le taux de collecte séparée des matériaux, actuellement estimé à 60%, pourrait passer de 62% (selon des projections) en 2022 à 77% en 2027 grâce aux efforts fournis par les participants à la future filière REP, estime l’Ademe.

Un travail de défrichage qui ne convainc pas tous les acteurs. “Les travaux déjà menés par l’Ademe sont utiles et indispensables. Mais la problématique des déchets du bâtiment est d’une complexité et d’une ampleur telles que ces travaux sont encore insuffisants pour définir ce qu’il va falloir faire. L’identification des flux et l’évaluation du gisement sont encore, à mon sens, floues et insuffisantes pour avoir une vision claire de la situation. Nous devons tous être très humbles. Nous mettrons deux à trois ans pour monter en puissance”, estime Hervé de Maistre.

“L’Unicem s’inquiète de la complexité et du coût du dispositif administratif à créer pour synchroniser la multitude de flux physiques (33 millions de tonnes de déchets) et financiers (près de 700 millions d’euros) et surtout de la déconnexion, du non-sens, de cette approche avec les réalités du terrain et des chantiers”, indiquait, début février, l’Union nationale des industries de carrières et matériaux de construction.

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