Entretien

« Il faut penser au capital-temps avant chaque décision », affirme le président d’Innothéra Arnaud Gobet

Dans « La symphonie des sabliers », le président du fabricant de médicaments et de dispositifs médicaux Innothéra, Arnaud Gobet, estime que le facteur temps n’est pas assez pris en compte dans les entreprises, alors qu’il représente un enjeu stratégique.

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Arnaud Gobet, président de l’entreprise pharmaceutique Innothera

L'Usine Nouvelle. - « Le temps est en général le paramètre que les organisations maîtrisent le moins », écrivez-vous. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Arnaud Gobet. - À chaque fois qu’une décision est prise en comité de direction, on dit ce qu’on va faire et combien ça va coûter. C’est seulement à la toute fin que l’on se demande à quelle échéance ce sera fait. Il n’y a pas du tout le même niveau d’attention porté à la réflexion sur le délai. Pourtant, le délai conditionne l’intensité des ressources à consacrer. Pour chaque projet, il y a un temps qui mûrit et un temps qui pourrit. Il faut trouver le bon tempo. Sinon, cela peut engendrer un problème d’encombrement quand on décide de tout faire tout de suite sans avoir les ressources humaines nécessaires. Parfois, on préfère aussi allonger le délai pour rester dans les clous du budget, alors qu’augmenter le budget serait finalement moins coûteux que retarder le projet. Ces soucis concernent en particulier le management de haut niveau, mais également les managers intermédiaires.

Comment les résoudre ?

Chaque décision doit faire l’objet d’un compromis entre une réflexion sur l’urgence du sujet, les ressources disponibles pour le traiter et le budget qui lui est alloué. Avant chaque prise de décision, il faut penser au « capital temps ». Un manager peut par exemple décomposer son projet en sous-tâches dont la durée est connue pour déterminer le temps qu’il faut lui accorder. Ce travail est toutefois plus compliqué pour certaines activités que pour d’autres. Chez Innothera, nous sommes 1 600. La moitié de l’effectif œuvre dans l’industrie. L’autre moitié travaille plutôt dans la partie commerciale. Une activité où il est plus difficile de fixer une échéance, car on ne connaît pas forcément l’accueil du marché au moment de lancer un produit ni les divers tempos de la concurrence.

Selon vous, le temps de travail devrait inclure « des espaces de liberté, de temps libre ». Pourquoi ?

Plus on monte dans le management, plus il faut arriver à se détacher des actions et des priorités imposées par le quotidien de l’entreprise. Je ne prétends pas que la maîtrise du temps chez Innothera puisse servir à d’autres entreprises, mais j’arrive parfois le matin en me disant : « Tiens, je n’ai rien dans mon agenda. » Cela peut être déstabilisant, mais c’est l’occasion de réfléchir aux initiatives pour faire progresser l’entreprise. C’est aussi en se promenant dans celle-ci et en rencontrant des professionnels extérieurs que les idées germent. Chez Innothera, nous organisons par exemple quatre ou cinq conférences par an pour inciter les salariés à réfléchir au-delà de leur quotidien.

Dans votre livre, vous dénoncez le « culte de la rupture », aujourd’hui considéré comme « la seule voie d’innovation possible »...

Innothera est une ETI qui a été fondée en 1913 par mon grand-père. Ce livre est aussi un moyen de défendre le modèle des entreprises centenaires. Je n’ai rien contre les licornes [start-up innovantes valorisées à plus de 1 milliard de dollars, ndlr], mais leur discours, qui fait rêver la jeunesse, n’est pas représentatif de l’énorme majorité des entreprises. Les Ferrari ne représentent pas la réalité du monde de l’automobile... Beaucoup d’entreprises bien implantées dans leurs marchés innovent de façon incrémentale. Chez Innothera, quasiment aucune innovation de rupture n’a vu le jour en cent dix ans. Mais nous sommes parvenus à améliorer de manière considérable, petit à petit, l’acceptabilité de certains dispositifs médicaux comme les collants de contention.

Quelles sont les forces des entreprises centenaires ?

Leur communauté est soudée par les succès et les épreuves de l’entreprise à travers les ans. Le mélange de générations favorise l’attachement à la société et donc la résilience quand celle-ci est en danger. Ces entreprises peuvent aussi jouir d’une image commerciale sérieuse. Pour elles, le principal danger est la sclérose, le fameux « on a toujours fait comme ça ». Il faut être vigilant pour ne garder que le meilleur et pas le moins bon.

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Vous lisez un article publié dans le numéro 3704 de L'Usine Nouvelle - Mars 2022

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