Entretien

«Il faut empêcher le début de l'exploitation des grands fonds marins», affirme Hervé Berville, secrétaire d’Etat à la Mer et à la Biodiversité

À l’occasion de sa visite aux Chantiers de l’Atlantique, le 28 mars dernier, Hervé Berville, secrétaire d’État à la Mer et à la Biodiversité, a accordé une interview exclusive à L’Usine Nouvelle. Le ministre plaide pour la décarbonation du secteur maritime et voit dans la propulsion vélique un des moyens d'y parvenir. Engagé dans la protection de la biodiversité, il travaille également à la ratification du Traité sur la haute mer et à la préservation des fonds marins au niveau mondial.

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Hervé Berville, secrétaire d'Etat à la mer et à la biodiversité
Hervé Berville, secrétaire d'Etat à la mer et à la biodiversité, lors de l'inauguration d'un nouvel atelier aux Chantiers de l'Atlantique et du lancement de la construction du paquebot Otient Express Corinthian, le 28 mars 2024.

L’Usine Nouvelle - Le pacte sur la force vélique signé le 28 mars dernier à Saint-Nazaire, est-il un premier pas pour accélérer le développement de cette technologie ?

Hervé Berville - Tout d’abord, je crois profondément que c’est une filière d’avenir qui pourra répondre aux grands enjeux de notre temps. C’est-à-dire avoir une industrie avec une patte et un savoir-faire français et surtout une filière qui répond à la question de la transition écologique et de la décarbonation. Dans le cadre de la mission que le Président de la République m’a confié de «maritimiser» l’économie, j’ai vite compris que la propulsion vélique était vraiment un atout et qu'il fallait l’accompagner. Vous avez raison, c'est un premier pas pour l’accélération. J'ai décidé dès 2022 que je soutiendrais la propulsion vélique, notamment les startups avec plus d’1 million d’euros. À la suite des annonces du Président aux Assises de l'économie de la mer [en novembre 2023 NDLR], j'avais pris l'engagement de construire un pacte pour que nous soutenions la structuration de la filière et sa pleine intégration dans la feuille de route de la décarbonation.

Dans ce pacte, prévoyez-vous un budget chiffré pour aider la filière à se développer ?

Non, parce que je pense que si on raisonne en enveloppe fermée, on se ferme des opportunités. Honnêtement, il y a quatre ans, si on vous avait dit qu'on allait financer 65 millions d'euros de premiers projets sur les deux dernières années, peu de monde y aurait cru.

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Grâce à France 2030, dans le dernier appel à projets Corimer sur l'innovation dans l'industrie maritime, quatre des 12 projets concernaient la propulsion vélique, ce qui démontre la réelle vitalité de la filière. En 2024, il y aura un nouvel appel à projet. Et je souhaite qu'elle soit fortement soutenue dans le cadre de France 2030. À côté de ça, le Fonds d'intervention maritime va continuer de soutenir le vélique au même niveau. Et le nouvel outil financier, le «Fonds d’investissement maritime» permettra de financer des projets de décarbonation à hauteur d’1,5 milliard d’euros. Ce seront 500 millions d'euros de financements publics et un milliard d’euros d’argent privé, dont déjà 200 millions d'euros de la CMA-CGM.

Et comptez-vous financer tous les projets ?

Justement, on a demandé qu’on nous fasse dans les prochains mois une étude sur les différentes technologies de propulsion vélique qui évalue l’efficacité de chacune d’entre elles. Ainsi, nous pourrons poursuivre et accélérer les financements ou en arrêter certains si la technologie n’est pas adaptée. Enfin, nous accompagnons toute la filière sur les projets européens, où il y a des financements, sur la recherche et l'industrie. Et nous voulons que l'enjeu de la mer et des industries de la mer, soit au cœur des priorités et du mandat de la prochaine Commission européenne.

Aujourd’hui, la plupart des navires à voile sont fabriqués hors de France, car les coûts salariaux sont bien plus faibles en Turquie et au Vietnam, mais aussi en raison de la saturation des chantiers français. Ne faudrait-il pas en créer de nouveaux ?

C’est une question centrale que vous posez. Au fond, la question est de savoir dans quelle phase de la réindustrialisation de notre pays sommes-nous. Depuis 2017, nous avons regagné des emplois industriels et rouvert des usines. Nous ne sommes plus en déclin, mais en regain. Maintenant, il faut qu'on se projette en 2030 ou en 2040. L'idée n'est pas de faire tous les types de navires pour tous les segments de flotte en France. L'idée, c'est d'être en capacité d'avoir en France des acteurs qui développent des projets à forte valeur ajoutée et innovants, à l’instar de ce que font les chantiers de l’Atlantique ou la filière de la propulsion vélique. Moi, je suis optimiste sur le fait qu'on pourra rouvrir d'ici à 15 ans des chantiers navals en France. Mais ça demande de l'organisation, ça demande de la structuration, ça demande des financements. La raison de cette journée [signature du pacte vélique et du contrat stratégique de filière des industriels de la mer, le 28 mars à Saint-Nazaire, NDLR], c'est de dire : on se concentre sur la décarbonation du secteur maritime, dont la propulsion vélique est un des aspects. Et en ce moment, on prend tout ce qui a une valeur ajoutée en termes d'emploi, en termes de technologie, qui pourra être exportée et qui pourra être utilisée par tous les navires au monde. Il y a 10 ans, personne n'aurait pensé qu'on allait ouvrir des gigafactories de batteries de voitures électriques.

Pour décarboner le transport maritime, il faut également s’attaquer aux porte-conteneurs géants qui transportent 90% des marchandises. Comment atteindre la neutralité carbone en 2050 ?

Il faut que chaque secteur contribue à la réduction des émissions de carbone. Donc, nous avons aussi des objectifs pour le secteur du transport maritime qui représente 3% des émissions mondiales. C’est moins que le secteur de la fast-fashion ou que le gaspillage alimentaire, mais il y a des investissements importants à engager. Tous les armateurs doivent prendre des engagements pour trouver des carburants alternatifs, des manières de naviguer qui réduisent les émissions. Nous prenons des engagements sur l’électrification des ports et il faut que les États travaillent ensemble pour arriver à trouver des technologies communes, qui puissent être déployées sur l’ensemble de la chaîne logistique. Nous avons des objectifs nationaux, européens, et internationaux avec l'OMI. C'est simple, il faudra que tout le monde s’y conforme.

Est-ce que de nouveaux engagements vont être pris pour protéger les fonds marins ?

Cette année, il y a trois priorités concernant la biodiversité marine. Premièrement, il faut absolument qu’on arrive à faire ratifier le Traité sur la haute mer par le maximum de pays. C'est la France qui a vraiment poussé à la négociation et il faut au moins 60 pays qui le ratifient afin qu’il entre en vigueur. Notre objectif est d’y parvenir avant la Conférence des nations unies qui aura lieu à Nice en 2025. Cette année, c’est la course à la ratification. Deuxièmement, il faut empêcher le début de l'exploitation des grands fonds marins. Nous avons réussi à créer une coalition. En deux ans, nous sommes passés de quatre pays, à 27 pour porter le principe d’un moratoire, et à conditionner le début de l’exploitation à une meilleure connaissance préalable des grands fonds et des écosystèmes qu’ils abritent. La priorité maintenant, c'est donc de rallier un nombre suffisant d’Etats à notre position. Troisièmement, c'est la recherche sur les grands fonds marins dans le cadre de France 2030. Nous avons une enveloppe de 280 millions d'euros sur les dix prochaines années. Aujourd’hui, on ne connait que 3% des grands fonds marins.

À propos de biodiversité, les acteurs publics qui gèrent l'eau demandent une redevance biodiversité payée par les polluants. Qu’en pensez-vous ?

Je suis favorable au principe du pollueur-payeur. C'est une question d'équité.  Il ne doit pas y avoir de tabou. Je pense qu'on va devoir investir massivement dans l'eau. Il faut regarder toutes les questions fiscales. C'est le travail qui est en cours avec les agences de l'eau.

Aujourd’hui, la prise de conscience sur le dérèglement climatique est réelle. Par contre, la biodiversité semble parfois être oubliée …

Merci de me donner l'occasion de le dire. La biodiversité est à la base d'à peu près 50% du PIB français et mondial. Donc, s'il y a un effondrement de la biodiversité, on ne sera pas en capacité de maintenir des activités économiques, notamment partout sur nos territoires. Ça, c'est un élément que tout le monde doit avoir en tête. Et on va faire ce travail, au ministère, mais aussi avec tout le gouvernement, pour faire en sorte qu'on ait la même détermination à contrer l’érosion de la biodiversité qu'à lutter contre le réchauffement climatique. On ne pourra de toute manière pas gagner la bataille contre le dérèglement climatique si on ne prend pas vraiment en compte la nécessité de préserver et même de restaurer la biodiversité. Et je crois beaucoup aux enjeux des solutions fondées sur la nature. Nous allons engager un travail très étroit avec les grandes entreprises françaises sur ce lien entre entreprises et biodiversité.

Propos recueillis par Olivier Cognasse

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