L'Usine Nouvelle - Quelles leçons tirez-vous du conflit en Ukraine, notamment dans l’usage des missiles ? Cela amène-t-il MBDA à réactualiser ses réflexions quant aux nouveaux besoins exprimés par les armées ?
Eric Béranger - Depuis le début du conflit en Ukraine, le monde a changé. Il s’agit d’un véritable 'wake-up call' (coup de semonce ndlr), après 35 années de dividendes de la paix. Cela se traduit, pour MBDA comme pour toute l’industrie de défense, par une nécessaire adaptation aux nouveaux enjeux. Satisfaire les besoins urgents des armées est plus que jamais notre priorité. Nous observons une évolution rapide des menaces et des technologies utilisées sur le champ de bataille, comme l’intelligence artificielle, qui permet d’augmenter les capacités de nos systèmes et d’offrir de nouvelles possibilités, notamment des solutions de combat collaboratif pour certains de nos effecteurs. Cela implique d’être plus agiles dans nos processus et dans nos développements.
Les drones kamikazes jouent un rôle de premier plan à l’occasion de ce conflit. Comment cela influence-t-il l’offre technologique de MBDA ?
Les munitions télé-opérées (MTO) et les drones sont de plus en plus utilisés, c’est un enseignement majeur du conflit en Ukraine, ou plutôt la confirmation d’une tendance. En France, les forces armées s’intéressent de près à ces nouveaux effecteurs du champ de bataille, notamment les MTO, à travers les appels à projets Colibri et Larinae, pour lesquels MBDA a été sélectionné par l’Agence de l’Innovation de Défense (AID) en 2023. Nous y travaillons en nous associant avec des PME. Il existe un besoin avéré en munitions peu coûteuses, qui peuvent être utilisées en grand nombre, mais les forces ont également besoin de systèmes au plus haut niveau technologique pour les menaces les plus complexes.
Le président de la République souhaite que les industriels de l’armement produisent plus et plus vite. Comment MBDA répond à ce défi ?
L’anticipation est clé pour assurer cette montée en puissance de notre outil de production, car c’est toute la chaîne de fournisseurs qu’il faut également embarquer dans cette dynamique ! Par ailleurs, nous investissons massivement dans nos moyens de production. Ainsi, en France, sur les cinq prochaines années, nous prévoyons d’investir près d’un milliard d’euros notamment afin de construire de nouveaux bâtiments, d’améliorer les environnements de travail et d’accueillir de nouveaux salariés. Plus que des efforts, il s’agit d’une véritable transformation en termes d’organisation et de réactivité. C’est un réel changement de paradigme et pour y faire face, MBDA change de visage.
MBDA est fortement établi dans quatre pays (la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Italie) Quelle est la part de votre activité qui est issue des programmes nationaux, des programmes en coopération, de l’export ?
Notre modèle d’intégration repose sur un équilibre entre programmes en coopération et programmes nationaux. Nous sommes à la fois le champion national pour le développement de capacités souveraines dans chacun des pays que vous citez, et un outil de coopération internationale pour développer des programmes multinationaux. La coopération est indispensable pour atteindre la taille critique nécessaire pour développer et offrir une gamme complète de systèmes de missiles à nos forces armées dans des budgets abordables. C’est aussi ce qui nous permet d’être présents sur le marché mondial : l’export représente la moitié de notre activité.
La plupart des programmes pour préparer le futur et développer des capacités critiques en Europe sont menés en coopération, qu’il s’agisse du programme FMAN/FMC dans le domaine des missiles antinavire et de croisière, récemment rejoint par l’Italie, du projet HYDIS2, coordonné par MBDA et réunissant 14 pays européens pour développer un intercepteur contre les menaces hypersoniques, ou encore du programme SCAF pour le futur avion de combat.
MBDA est reconnue comme l’entreprise européenne la plus intégrée dans l’industrie de l’armement. Sans ce modèle, MBDA pourrait-il être compétitif face à ses concurrents américains et israéliens ?
MBDA est un modèle à part, que beaucoup nous envient. Il nous permet d’être plus compétitifs, en optimisant nos investissements, notre efficacité, et en pérennisant des compétences grâce aux volumes de commandes. La coopération est primordiale pour faire face à cette concurrence que vous évoquez. Elle nous permet également d’être le seul acteur non américain du monde occidental capable de proposer une gamme complète de systèmes, couvrant l’ensemble du spectre des menaces pour les trois forces armées.
Quels sont les principaux avantages à cette intégration poussée ?
Les systèmes complexes que nous développons sont le résultat de cultures, d’expertises, de capacités technologiques uniques en Europe, que nous avons choisi de mettre en commun. C’est sur cette volonté qu’a été fondé notre modèle d’intégration. Chez MBDA la coopération est une opportunité, et non une contrainte ! Ce niveau d’intégration nous permet de proposer à nos clients une gamme complète de solutions souveraines.
Les centres d’excellence sont l’exemple le plus abouti de coopération que nous connaissons chez MBDA. Ils sont le résultat d’une initiative conjointe entre la France et le Royaume-Uni, permettant le développement en commun de capacités militaires critiques pour les systèmes, à travers une logique de spécialisation entre les deux pays. Grâce à cette interdépendance, nous développons des technologies de pointe pour l’ensemble des programmes français et britanniques du groupe en étant plus efficaces et en maintenant une taille critique suffisante.
La mise en place d’une interdépendance entre les pays n’est-elle pas antinomique avec l’exigence de souveraineté industrielle et technologique défendue par ces mêmes pays ?
Non, ce n’est pas antinomique, et c’est la force de notre groupe, d’être à la fois au cœur de la souveraineté de nos pays tout en étant un champion de la coopération. Cette interdépendance est un choix que nous avons fait pour nous doter de capacités souveraines. Si on prend l’exemple du Scalp/Storm Shadow, c’est grâce à cette coopération franco-britannique que la France et le Royaume Uni ont pu se doter d’une capacité de frappe dans la profondeur, qui contribue à leur souveraineté. L’interdépendance choisie, raisonnée, structurée, est parfois la condition pour accéder à la souveraineté industrielle.
A400M, SCAF, MGCS… Les programmes en coopération ont parfois connu certains déboires en matière de retard et de surcoûts. Comment MBDA évite ces travers?
On ne peut pas comparer ces programmes à ceux développés par MBDA. MBDA est un groupe européen, capable de proposer un découpage qui combine les attentes des Etats, tout en étant rationnel industriellement. Chacun de nos pays bénéficie de la spécialisation de certaines activités sans craindre une perte de compétences, car il s’agit ici de la même entreprise. Or, on le voit à travers les programmes que vous citez, c’est très souvent un sujet sensible lorsque des Etats coopèrent avec différents industriels. En tant qu’entreprise intégrée, la coopération bénéficie à l’ensemble du groupe, tout en bénéficiant aux Etats clients. C’est un cercle vertueux.
Dans le cadre de la construction d’un bouclier du ciel européen, l’Allemagne a retenu des technologies américaines et israéliennes. Comment MBDA analyse ce choix ?
Ici encore, nous touchons à l’ADN de MBDA, la souveraineté et la coopération. En plus d’être un outil de coopération, nous avons des obligations envers chacun des gouvernements des pays où nous sommes établis. Nous répondons à leurs besoins en leur proposant des solutions, ils décident ensuite en toute indépendance. L’Allemagne a fait des choix en initiant l’ESSI (European Sky Shield), et nous les respectons. MBDA Allemagne est par ailleurs signataire de ce contrat, pour la mise en place d’un centre de production dédié aux missiles de défense antiaérienne, et pour la fourniture d’éléments constitutifs.
Comment MBDA voit-il le développement des missiles hypervéloces ?
MBDA dispose d’un savoir-faire reconnu dans le domaine de l’hypersonique et du contre-hypersonique, sur lequel nous travaillons notamment avec l’ONERA. Nous sommes sans doute le seul industriel, au niveau européen, à maîtriser ces technologies en hypervélocité, développées notamment dans le cadre de travaux liés à la composante nucléaire aéroportée française.
Il en va de même pour le contre-hypersonique où notre approche intégrée nous permet de capitaliser sur les capacités de plusieurs de nos nations mères, notamment France, Italie et Allemagne., avec des réponses d’ores et déjà opérationnelles. Ainsi le missile de défense antiaérienne ASTER est aujourd’hui capable de traiter certaines menaces hypersoniques balistiques. Nous écrivons en ce moment la suite, avec Aquila, le projet d’intercepteur contre-hypersonique du consortium européen HYDIS² mené par MBDA.



