Face au tandem Trump-Musk, l’Europe anticipe «des conséquences considérables» pour le spatial

Retour sur la Lune, missions sur le climat, exploration lointaine, coopération en matière de défense spatiale… L’Europe et la France sont engagées aux côtés des États-Unis dans les grands programmes spatiaux. Certains dirigeants européens redoutent que la grande proximité entre Donald Trump et Elon Musk, le patron de SpaceX, ne fragilise cette coopération.
Réservé aux abonnés
FILE PHOTO: Donald Trump Watches SpaceX Launch Its Sixth Test Flight Of Starship
En novembre dernier, Donald Trump avait marqué son soutien à Elon Musk, patron de SpaceX en assistant au sixième essai de la fusée StarShip.

La coopération spatiale entre l’Europe et les États-Unis est-elle en danger ? Comment la proximité entre le nouveau président américain et le dirigeant de SpaceX va-t-elle toucher l’Europe spatiale ? Lors de la conférence annuelle «Perspectives spatiales», organisée par Novaspace et le GIFAS (Groupement des Industries Françaises Aéronautiques et Spatiales) le 11 février, il a été question à plusieurs reprises de l’avenir de la coopération spatiale avec les États-Unis.

En ouvrant le séminaire, Philippe Baptiste, président du CNES jusqu'à sa nomination comme ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche en décembre dernier, a souligné que l’Europe doit faire face à une nouvelle réalité en matière de politique internationale et spatiale. «Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, avec Elon Musk à ses côtés, aura des conséquences considérables pour le secteur spatial», a-t-il indiqué.

Difficile, en effet, de ne pas remarquer l’influence du dirigeant de SpaceX dans les premières décisions prises par le nouvel occupant de la Maison-Blanche concernant la stratégie spatiale américaine. Lors de son discours inaugural en janvier, Donald Trump a surpris le milieu spatial en dévoilant son ambition de voir le drapeau américain planté sur Mars. Une annonce qui a ravi Elon Musk, l’un des principaux soutiens de sa réélection, qui vise à coloniser la planète rouge pour sauver l’humanité.

L'Europe, premier partenaire de la NASA pour le retour sur la lune 

De plus, le président a nommé Jared Isaacman à la tête de la NASA. Cet entrepreneur milliardaire a été le capitaine de la mission Polaris Dawn, opérée par SpaceX, au terme de laquelle il a réalisé la première sortie dans l’espace financée par des fonds privés. En novembre dernier, Donald Trump avait déjà apporté un soutien remarqué à Musk en assistant au sixième essai de la fusée géante Starship.

Ces événements nourrissent les inquiétudes européennes quant à la continuité de la politique spatiale américaine, notamment si celle-ci est influencée par le patron de SpaceX, concurrent direct de l’Europe sur le marché des lanceurs. «Nos collaborations sont potentiellement à risque. Que va-t-il advenir du programme Artemis [programme de retour sur la Lune ndlr] ? Que se passera-t-il pour nos missions communes sur le climat ?», s'est interrogé l’ancien président du CNES devant l’auditoire, inquiet également pour la coopération dans les activités spatiales de défense.

Avec les nouvelles ambitions martiennes affichées par Trump, les Européens craignent d’abord une remise en question du programme Artemis. «Nous sommes fortement engagés dans ce programme et nous sommes le premier partenaire des États-Unis», a rappelé Josef Aschbacher, directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA) lors du séminaire. Les doutes persistent quant à la capacité des États-Unis, malgré un budget spatial colossal, à mener simultanément ces deux programmes majeurs.

Plus de 20 entreprises réparties sur dix pays européens contribuent au programme de la NASA, y compris les plus grands industriels. Dans son usine de Turin, Thales Alenia Space (société co-détenue par Thales et le groupe italien Leonardo) produit des modules d’habitation et des équipements pour la future station spatiale lunaire américaine. À Brême, la filiale spatiale d’Airbus fabrique le module de service chargé de propulser la capsule Orion qui transportera les futurs astronautes. Pour ces deux industriels, les lignes de production sont actives et les premiers exemplaires ont déjà été livrés à la NASA.

L'Europe spatiale face à un risque de fragmentation

Parmi les pays européens, la France est également celle qui entretient une des relations bilatérales les plus fortes avec les États-Unis en matière spatiale. De quoi réaliser des missions ambitieuses en partageant les coûts au bénéfice des deux agences, le CNES et la NASA. «Nous sommes présents sur toutes les missions martiennes américaines en fournissant des équipements critiques», a souligné Lionel Suchet, PDG par intérim du CNES.

Les deux nations ont aussi co-développé de nombreuses missions dans l’altimétrie spatiale (la mesure du relief des océans par satellite), témoignant d’une coopération historique de plus de 30 ans. Encore en 2022, une fusée SpaceX avait mis en orbite le satellite SWOT, co-conçu et co-financé par la NASA et le CNES, pour un coût estimé à 1,2 milliard de dollars.

Sans compter que l’Europe spatiale émerge d'une crise sans précédent durant laquelle elle n’avait pas été en mesure de lancer des satellites faute de fusées disponibles. Son lanceur lourd Ariane 6 a réussi son premier vol technique en juillet dernier, avec trois ans de retard par rapport au calendrier initial. Il doit encore réaliser son premier vol commercial fin février en mettant en orbite le satellite espion CSO-3 des armées françaises.

Le manque d'unité du Vieux continent

Quant à la fusée Vega, le lanceur léger de l’ESA, il a également effectué avec succès son retour en vol en décembre dernier. Aujourd’hui, l’ESA se réjouit que les pays européens aient convenu en décembre dernier de lancer la constellation Iris2. Avec près de 300 satellites et un investissement de plus de 10 milliards d’euros, cette constellation doit permettre à l’Europe de ne pas être tributaire à terme de l’offre de connexion Internet par satellite de Starlink, la constellation déployée par la société d’Elon Musk.

Néanmoins, l’Europe continue de souffrir d’un manque d’unité, ce qui a conduit à la mise en place d’une politique de préférence européenne. Selon cette règle, les États membres de l’ESA doivent faire appel en priorité aux lanceurs européens pour mettre en orbite leurs satellites étatiques. Certains, comme Philippe Baptiste, appellent à renforcer encore davantage la cohésion. «Dans cette période charnière, il est impératif que tous les acteurs français du spatial collaborent pour surmonter ces vulnérabilités. Je souhaite également que les acteurs européens avancent ensemble.»

Les autres intervenants du séminaire, industriels comme acteurs institutionnels, ont également mis en garde contre les risques de fragmentation à l’échelle européenne. En jouant le rôle d'épouvantail, Elon Musk pourrait, malgré lui, devenir le catalyseur d’une Europe spatiale qui se serre les coudes.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.