Pour Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, «le mois de décembre s’annonce rouge» sur le front social, «et ce n’est pas le rouge du père Noël». A l’occasion d’une conférence de presse consacrée à la préservation des emplois dans l’industrie face à la vague de plans sociaux traversée par le secteur, la syndicaliste a appelé mercredi 27 novembre les salariés menacés de licenciement «à se mettre en grève dès maintenant et à occuper leur usine», sans attendre la journée de grève organisée par le syndicat à l’échelle nationale le 12 décembre prochain. Celle-ci sera l’occasion pour la CGT de soutenir des rassemblements de salariés devant des sites industriels en péril, des préfectures et même peut-être devant Bercy. Les différentes branches du syndicat ont par ailleurs planifié d’autres mobilisations de salariés tout au long du mois de décembre.
Ce ton et ces démarches offensives visent à soutenir la demande du syndicat formulée au gouvernement de mettre en place un plan d’urgence pour l’industrie, alors que le Premier ministre Michel Barnier devrait dévoiler vendredi 29 novembre, lors d’un déplacement à Limoges, de premières mesures pour faire face aux plans sociaux, selon Les Echos.
Près de 30 000 destructions d'emplois anticipées dans l'industrie
Pour la CGT, les annonces de suppressions d’emplois s’accélèrent ces derniers mois avec plus de 120 plans sur la période de juillet à novembre 2024, dont un peu moins de 100 entre septembre et novembre. Au total, le syndicat a recensé 286 plans de suppression d’emplois entre septembre 2023 et novembre 2024. Dans l’industrie, 28832 emplois sont menacés ou ont été supprimés sur cette période, en retirant les effectifs d'intérimaires et de sous-traitants. En comptant les emplois indirects liés à ces postes supprimés ou en sursis, la CGT ajoute entre 57000 et 130000 emplois affectés. Pour le syndicat, ce décompte reflète notamment «la casse industrielle en cours dans la filière automobile», avec plus globalement 13000 emplois directs menacés ou supprimés dans la métallurgie et plus de 7000 dans la chimie.
Ces chiffres sont à considérer avec précaution, car l’étude comptabilise par exemple 2000 emplois menacés chez GRDF, or ce volume d’emplois serait en réalité menacé sur une période de quatre ans. Et le chiffre est contesté par la direction qui évoque plutôt 300 emplois affectés. «La nature des emplois supprimés ou menacés recensés par la CGT n’[est] pas connue de manière systématique et p[eut] comprendre une part d’emplois intérimaires notamment», précise d’ailleurs l'étude. Mais pour Sophie Binet, les chiffres de son organisation sont quoi qu’il arrive sous-estimés, en raison de l’absence de représentants syndicaux CGT dans beaucoup d’entreprises.
L'Etat actionnaire attendu au tournant par la CGT
Face à ce constat, «il faut agir immédiatement» pour ne pas «perdre notre industrie», a alerté la responsable syndicale. La CGT a imaginé une réponse en trois temps. Son plan d'urgence comprend de multiples mesures, comme l’abaissement du seuil d’application de la loi Florange de mars 2014 à toutes les entreprises de plus de 50 salariés, alors que l’obligation actuelle de recherche d’un repreneur s’applique aujourd’hui aux entreprises de plus de 1000 salariés. Cette mesure se doublerait d’une interdiction de toute réduction d’effectifs pendant la durée du processus, avec recours possible au chômage partiel pour les employeurs en manque de trésorerie, et d’une possibilité pour les représentants du personnel de saisir Bpifrance pour étudier une éventuelle participation de la banque publique à un projet de reprise.
La CGT appelle également l’Etat à se positionner «en garant de l’avenir de notre patrimoine industriel» en entrant au capital des industries en difficulté, jusqu’à la mise en œuvre de nationalisations, ou en intervenant plus énergiquement dans les grands groupes où il est actionnaire. La CGT a par exemple en ligne de mire Arkema, dont 7,2% du capital était détenu par le fonds de Bpifrance Lac 1 à fin 2023. Le syndicat verrait bien cette entreprise racheter son fournisseur Vencorex, en redressement judiciaire depuis septembre dernier.
Une bataille française mais aussi européenne
Dans un second temps, le syndicat appelle le gouvernement à organiser des assises de l’industrie pour aboutir à une proposition de loi portée par les parlementaires, hors Rassemblement national, afin de réussir la réindustrialisation. Pour la CGT, ce texte de loi serait l’occasion de reprendre ses propositions pour responsabiliser les donneurs d’ordres par rapport aux sous-traitants, par exemple celle consistant à intégrer des représentants de ces derniers dans les comités de groupe des grandes entreprises. Ce véhicule législatif pourrait aussi reprendre l’idée défendue par Sophie Binet d’une sécurité sociale professionnelle et environnementale.
Enfin, la CGT entend défendre une harmonisation «vers le haut» des normes sociales et environnementales au niveau européen et moduler les droits de douane en direction de l’étranger en fonction du respect de ces normes. Mais alors que le ministre délégué en charge de l’Industrie Marc Ferracci présente ce jeudi 28 novembre à Bruxelles les propositions de la France pour répondre à l’enjeu de compétitivité du continent et notamment de ses aciéristes, «se focaliser sur l’Europe ne doit pas empêcher d’apporter des réponses au niveau national», prévient Sophie Binet.



