Face au risque que le moteur thermique et son combustible – le pétrole – soient remplacés (à plus ou moins long terme) par des voitures électriques dotées de batteries au lithium, certains grands pétroliers dans le monde semblent vouloir produire… les deux ! Toutes les entreprises du secteur ne se positionnent pas sur ce segment (ou n’ont pas dévoilé leurs plans), mais l’idée de produire du lithium est désormais bien implantée chez les producteurs d’hydrocarbures. Certains y voient l’occasion de diversifier leur chiffre d’affaires et, parfois, de rendre plus acceptable leurs productions de fossiles en y adjoignant le lithium comme coproduit.
Pour preuve : même le plus grand producteur de pétrole du monde, le géant Saudi Aramco, devrait rejoindre le mouvement. Comme l'a révélé l'agence Reuters, lui et la société émiratie Adnoc, travaillent, à un stade encore peu avancé, sur l’opportunité d’extraire du lithium au sein des gigantesques champs d’hydrocarbures qu’ils exploitent au Moyen-Orient.
Vers du lithium en coproduit ?
Les géants du pétrole voient dans le lithium une voie de diversification. L'américain ExxonMobil, notamment, a annoncé en novembre son ambition de devenir un producteur de lithium de premier plan et a commencé à travailler pour extraire de l’or blanc depuis les saumures de la formation Smackover, en Arkansas. Son objectif est de débuter la production en 2027. L'autre grand producteur d'or noir américain, Chevron, a aussi fait part de son intérêt pour le sujet, tandis que l’entreprise parapétrolière SLB (ex-Schlumberger) développe une technologie dite d’ "extraction directe du lithium" (ou DLE selon le sigle hérité de la langue de Shakespeare) pour laquelle une usine pilote, baptisée Neolith, est prévue dans le Nevada.
C'est l'émergence de cette grande famille de technologies qui a suscité l'intérêt des producteurs d'or noir. Le DLE (qui commence à passer à l'échelle industrielle, notamment sous l'impulsion d'Eramet en Argentine), permet (en simplifiant) de capter le lithium présent au sein des eaux salées riches en minéraux que l'on trouve à certains endroits dans les profondeurs du sol. C'est aussi une technologie plus économe en eau et en énergie que les voies traditionnelles de production de lithium (l’évaporation au sein de gigantesques lacs salés, comme au Chili, ou l’exploitation de mines rocheuses, comme au Canada). Or, les producteurs de pétrole et de gaz de schiste savent opérer des pompes et connaissent bien le sous-sol et ses saumures, qu'ils doivent déjà dans de nombreux cas tirer des profondeurs aux côtés du brut et du gaz de schiste, puis réinjecter en profondeur.
Saudi Aramco, Adnoc ou TotalEnergies sur le coup
Le passage semblait donc naturel, d'autant que le potentiel est là. Une étude publiée dans Scientific Reports en 2021, et cosignée par des chercheurs de TotalEnergies, estime que les eaux salées souterraines des bassins sédimentaires pourraient au total contenir autant de lithium que les salars ou les mines rocheuses ! Ce constat inclut les eaux géothermales d'où le gaz et le pétrole sont absents (comme en Alsace), mais aussi les eaux salées produites avec le pétrole et le gaz de schiste ou celles présentes dans les aquifères salins (des cibles de choix pour le stockage de CO2). Autrement dit, la ressource est sous la main des pétroliers et pourrait apporter un complément de revenu à leur activité historique.
D’où l’idée que semblent avoir Saudi Aramco et Adnoc d’extraire ce métal, non pas depuis des aquifères séparés des nappes pétrolières (comme le prévoit ExxonMobil), mais en tant que coproduit de leurs hydrocarbures. Un procédé complexe et dont la rentabilité doit encore être prouvée, mais techniquement possible : l'entreprise Eureka Resources, par exemple, a communiqué dès 2022 sur sa capacité à retirer 90% du lithium présent dans des saumures issues du bassin de Marcellus, une formation géologique très riche en gaz de schiste dans les Appalaches aux États-Unis.
Plus discret sur le sujet, le Français TotalEnergies explore aussi cette voie sur un champ de gaz de schiste au Texas. «Il y a du lithium partout, nous en avons même trouvé dans nos puits de gaz sur le champ de Barnett, aux Etats-Unis. Il y a du lithium dans la saumure et nous commençons à penser que nous pourrions prendre la saumure, en séparer le lithium, et la réinjecter dans les puits», avait précisé le patron de l’entreprise, Patrick Pouyanné, lors du Salon World Material Forum à l’été 2023. En France, le canadien Vermilion (qui exploite des puits en Gironde et dans le bassin parisien) s'intéresse aussi au sujet, qui pourrait lui permettre de survivre après 2040, quand l'extraction de pétrole sans coproduits sera bannie en France.



