Si pléthore d'études plus ou moins sérieuses sont parues depuis le début du confinement et l'essor du travail à distance, peu ont une dimension internationale. Cela donne d'autant plus de valeur à l'étude réalisée par Steelcase - intitulée "Evolution du travail et des attentes des salariés" - qui a été menée dans 10 pays(1). Ce faisant, elle porte un éclairage sur les particularismes français, qui ne sont pas forcément ceux que l'on imaginait.
Plus de solitude
Ce qui frappe d'emblée, ce sont les convergences entre les salariés des différents pays quant au télétravail. Steelcase leur a demandé de désigner les trois principaux avantages et trois principaux inconvénients du télétravail parmi une liste d'items. Partout, l'inconvénient majeur désigné par les salariés est le sentiment de solitude. Il faut noter que ce sentiment est vraisemblablement renforcé par la situation sanitaire, qui réduit les possibilités de rencontres ou de loisirs (sport, musée, cinéma....) en dehors du temps de travail.
Un management qui flotte ?
C'est sur les impacts placés en deuxième et troisième position que les avis divergent. En France, les inconvénients suivants sont le ressenti d'une baisse de la productivité et des responsabilités floues. Sur ce dernier point, on note que le travail à distance s'est mis en place de manière spontanée - voire improvisée - et qu'il en résulte un certain nombre de difficultés. Les responsabilités floues arrivent en deuxième position au Canada. Dans la moitié des dix pays étudiés, la lenteur de la prise de décision est placée dans le top 3 des inconvénients. Elle est numéro 2 en Allemagne, en Chine et en Inde, numéro 3 aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. On peut poser l'hypothèse que le travail confiné a fortement perturbé le management des entreprises.
Moins de transport et de perturbations
Côté avantages, la suppression des trajets se classe en tête dans 8 pays sur 10. En Chine, elle arrive en seconde position derrière la "diversité de configuration", tandis que l'Inde se singularise avec un tiercé d'avantages où ne figure pas du tout cet item. Le confinement, c'est d'abord "plus de temps pour faire du sport". Les salariés louent l'absence de distractions - au sens de perturbations dans le travail - aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Australie, au Canada et en Espagne. Dans le même ordre d'idées, à travers le monde, l'un des aspects positifs du télétravail est d'offrir une meilleure concentration et productivité. C'est le cas en Allemagne, en Australie, en Chine, en France, en Inde et aux Etats-Unis. Être loin des autres salariés, c'est peut être risquer d'être plus seul, mais c'est aussi être plus concentré dans son travail. Les Français se singularisent en plaçant la flexibilité dans leur top 3 des avantages. Ils sont les seuls à le faire avec les Espagnols.
Le bureau, un espace social avant tout
Des résultats précédents découlent largement les attentes des salariés pour le futur. Quand on leur demande pour quelles raisons ils souhaitent retourner au bureau, les interactions avec les collègues arrivent en tête dans 7 des 10 pays étudiés. Les Canadiens placent cette réponse en quatrième position, la première étant l'accès à un plus grand espace de travail, avec sa variété d'espaces. En Inde et au Mexique, le retour au bureau est d'abord associé à un retour à un environnement calme. Signe que la dématérialisation reste à améliorer, on note qu'en France, la troisième motivation d'un retour au bureau est l'accès aux documents et aux fichiers, une réponse qui arrive au deuxième rang en Espagne, au cinquième au Mexique et aux Etats-Unis.
Ce besoin de liens sociaux pourrait aussi expliquer que, malgré les avantages concédés au travail à domicile, nombre de salariés ne souhaitent pas voir pérenniser cette organisation. Il faut néanmoins rester prudent sur la comparaison entre le travail à domicile en temps de pandémie et le télétravail dans le monde d'après, puisque le contexte sera différent. Reste que dans tous les pays participants, les employés interrogés affirment vouloir télétravailler un jour au maximum. C'est le cas de plus de la moitié des répondants dans tous les pays sauf le Royaume Uni (46%), le Mexique (43%) et l'Inde (39%). En France, 70 % des employés interrogés valident cette réponse, 25 % répondent 2 à 3 jours par semaine et 5 % 4 ou 5 jours. On regrette que l'étude ne précise pas si les salariés répondants ont tous déjà télétravaillé ou pas.
Un avenir hybride dans des bureaux plus sains
Pour accompagner ces nouvelles attentes, l'avenir est au modèle hybride qui mixera travail dans les locaux de l'entreprise et travail à distance. Ainsi, 23 % des entreprises pensent que le futur du travail se déroulera avec un travail au bureau classique, quand 5 % parient sur le télétravail total. La grande majorité (72%) anticipent un mix des deux. Ce modèle mixte recueille seulement 53 % des suffrages en Allemagne (où le retour au bureau s'arroge 45 % des projections), mais 85 % en Inde et 83 % en Chine. La France occupe une position intermédiaire, avec 62 % des répondants pour l'hybride, 31 % pour le retour au bureau (ce qui nous classe deuxième des 10 pays étudiés derrière l'Allemagne sur ce choix) et 8 % pour le seul télétravail.
Les attentes vis-à-vis du bureau où les salariés retourneront ont profondément changé. Ainsi, les salariés français veulent des bureaux où l'on respecte les protocoles de sécurité, où la distanciation physique est tenue, la qualité de l'air assurée, avec un protocole pour les visiteurs et des locaux propres (réponse 1 à 5). L'accès sécurisé aux snacks et aux boissons arrive en dernier. On regrettera ici comme pour toutes les réponses données sous forme de classements ordinaux que les auteurs de l'étude ne détaillent pas les pourcentages correspondant à chaque réponse. Reste que l'attente en matière de sécurité sanitaire au bureau, c'est ceinture et bretelles à double boutonnage !
Moins d'avantages quand le télétravail est mal pratiqué
Un des résultats intéressants de cette étude concerne le lien entre productivité et télétravail. Les auteurs pointent que c'est le télétravail dans de mauvaises conditions qui a un impact négatif sur la motivation et la productivité, pas le télétravail en soi. Autrement dit, avant d'accabler le télétravail de tous les maux, il faudrait voir de plus près si les salariés ont les bons outils, si les managers ont été formés... En France, la baisse de motivation en télétravail serait de 11% et la baisse de productivité atteindrait 8%. C'est beaucoup plus que les Allemands (-2% pour les deux grandeurs) ou les Britanniques (respectivement -5% et -7%), mais beaucoup mieux qu'aux Etats-Unis, où la motivation peut baisser de 14 % et la productivité de 12%. En Chine, on atteint les chiffres de -17 et -19%. Certains pays affichent des résultats singuliers, où la motivation baisse beaucoup plus que la productivité. C'est le cas du Canada, où la chute est respectivement de -16% et de -4%, de l'Inde (-16% et -7%) et, plus près de nous, de l'Espagne (-18% pour la motivation et seulement -3% pour la productivité).
(1) Le rapport "évolution du travail et des attentes des employés" est la synthèse de huit études primaires réalisée dans 10 pays Allemagne, Australie, Canada, Chine, Espagne, Etats-Unis, France, Inde, Mexique et Royaume-Uni. 32 000 personnes ont participé à ces différentes études.



