En janvier 2022, près d’un actif français sur deux envisageait une reconversion professionnelle, selon une enquête Centre Inffo-CSA. Et, selon la Dares, le taux de démission était au plus haut depuis 2008, à 2,7%. Des salariés en quête de sens, de meilleures conditions de travail, de sécurité professionnelle. Les reconversions intéressent aussi les demandeurs d’emploi, prêts à tout changer pour retravailler. «Nous n’avons aucun souci à attirer des adultes en reconversion vers nos métiers de production», témoigne Bénédicte Epinay, la déléguée générale du Comité Colbert, qui réunit 32 maisons du luxe. Pour l’industrie, cette soif de changement représente une opportunité d’attirer de nouveaux venus vers les métiers de la transition écologique ou ceux en tension.
1. Chômeuses, elles deviennent chauffagistes pour Engie solutions
© Bruno Levy Cécile Dupont travaille désormais dans les locaux de la Fondation Louis Vuitton, à Paris, après avoir suivi une formation de neuf mois à l’Apave. Crédit : Bruno Levy
Elles ont beau l’exercer, elles continuent à qualifier leur activité de «métier d’homme»… Cristiane, Cécile et Tatiana étaient respectivement réceptionniste de nuit dans l’hôtellerie, employée dans un pressing et infirmière. Depuis le 9 septembre 2022 et la remise de leur diplôme, elles sont techniciennes de maintenance CVC (chauffage, ventilation, climatisation). Un titre professionnel équivalant à un bac pro, pour des femmes qui n’ont parfois pas fait d’études, obtenu après une formation de neuf mois au centre Apave spécialisé dans les métiers de l’énergie, à Taverny (Val-d’Oise).
«À mon époque, on ne conseillait pas aux filles de faire des métiers d’homme!, regrette Cécile Dupont, 52 ans. C’est dommage! J’ai toujours préféré le bricolage et l’électricité à la couture…» Après avoir travaillé dans des pressings, comme assistante maternelle ou caissière, elle est encouragée par sa conseillère Pôle emploi à assister à la réunion d’information organisée par l’Apave. L’organisme s’apprête à lancer, en septembre 2021, sa deuxième session de formation de techniciens de maintenance CVC, pour Engie Solutions qui, rien qu’en Ile-de-France, recrute 700 personnes par an, dont 500 dans les métiers techniques.
«Nous cherchons à féminiser nos métiers, explique Carline Maugy, la responsable RSE et inclusion d’Engie Solutions. Mais c’est plus compliqué de trouver des techniciennes que des ingénieures. La reconversion est une très bonne solution.» Le dispositif utilisé, l’Action de formation préalable au recrutement (AFPR), est entièrement financé par Pôle emploi, et «ne coûte rien à l’entreprise», salue Carline Maugy. «Il est un peu plus coûteux que d’autres, précise le directeur départemental de Pôle emploi, Jean-Philippe Delcourt, mais d’une efficacité totale puisque tout le monde a un emploi à la sortie.» Cécile Dupont travaille aujourd’hui pour Engie, dans les locaux de la Fondation Louis Vuitton, dans le bois de Boulogne. «À la pause déjeuner, je monte au 4e étage et regarde la canopée! Tout est beau là-bas, je suis super contente! J’y ai gagné en sécurité de l’emploi et en avantages matériels.»

Cristiane Belhandouz, technicienne de maintenance CVC sur le site de Total à Nanterre, se dit ravie d’avoir trouvé un emploi stable. Crédit : Bruno Levy
Cristiane Belhandouz, 48 ans, a elle aussi pris un virage radical. Réceptionniste de nuit dans l’hôtellerie, elle a perdu son emploi suite à la crise du Covid et décidé de changer de métier. «Quand j’ai commencé la formation et entendu parler de génie climatique, de traitement d’air, je me suis demandé où j’étais tombée! En plus, il fallait refaire des maths, améliorer mon français – je viens du Brésil. Ce n’était pas évident… Mais la promesse a été tenue, puisque j’ai un emploi stable chez Engie, de bonnes conditions de travail et la perspective, dans un grand groupe, d’évoluer. C’est très motivant!» Sur les huit diplômés de 2022, sept ont été embauchés par Engie, la huitième a choisi de prendre un emploi ailleurs. Tous sont en CDI.
Diplômée de la première promotion, Tatiana Ndjamen, 36 ans, travaille depuis presque deux ans pour Engie Solutions, au ministère des Affaires étrangères. Infirmière au Cameroun, son titre n’était pas reconnu en France. Son rêve, après avoir galéré dans des petits boulots mal payés, était de décrocher un diplôme, n’importe lequel, pourvu qu’il lui apporte de la stabilité. «Je suis allée à la journée d’information sans savoir quel métier serait présenté. Quand j’ai découvert ce métier de technicienne… Waouh! J’ai pensé que ce n’était pas du tout pour moi ! Mais ma famille m’a soutenue.» Déçue en découvrant la différence entre salaire brut et salaire net, qu’elle n’imaginait pas aussi importante, elle se dit «heureuse» dans son équipe. «Les hommes ne nous prennent pas de haut, les responsables sont à l’écoute. Ça me change du management que j’ai connu comme femme de chambre dans l’hôtellerie.»
2. Faute de trouver les techniciens de sa nouvelle usine 4.0, Lacroix convertit ses opérateurs

Lacroix a formé 80% de ses opérateurs à la maîtrise des gestes et des interfaces homme-machine pour son usine du futur, Symbiose. Crédit : Hadrien Bunner / Lacroix
«La nouvelle usine requiert davantage de technicité et de qualification, et ce, dans toutes les catégories professionnelles, affirme Thomas Lesort, le directeur des ressources humaines de Lacroix. Nous avons choisi de renforcer celle des techniciens, car les candidats de cette catégorie sont extrêmement difficiles à trouver sur le marché de l’emploi. Nous avons travaillé à élever leurs qualifications, à étendre leurs connaissances et à améliorer leur employabilité.» Pour répondre à ses besoins, Lacroix a également reconverti une vingtaine d’opérateurs aux postes de techniciens.
Son usine d’électronique du futur, Symbiose, inaugurée en septembre à Beaupréau-en-Mauges (Maine-et-Loire), a repris les 460 employés de l’ancien site, situé à quelques kilomètres. Lacroix a pour objectif d’atteindre 500 salariés à l’horizon 2025. La mise en place de l’usine a été anticipée plusieurs mois à l’avance, par la formation de près de 300 opérateurs, techniciens et ingénieurs, pour adapter leurs compétences aux besoins du numérique. «L’intégration des équipements automatisés de l’industrie 4.0 et des technologies du digital renforce les interfaces homme-machine et entraîne de nouveaux modes de travail, constate Thomas Lesort. L’opérateur passe d’un rôle plutôt d’exécutant, au sens tayloriste du terme, à celui où il doit interpréter les signaux envoyés par la machine et prendre les bonnes décisions.»
Du fait de l’automatisation, les machines nécessitent moins d’opérateurs. Mais elles mobilisent une fois et demie plus de personnel que les machines de l’ancienne usine. Car les emplois sont recentrés vers la programmation, le paramétrage, l’optimisation et la maintenance. Plus de 80% des opérateurs ont été formés à la maîtrise des gestes et des interfaces homme-machine. Dans le numérique, la donnée et l’intelligence artificielle, des métiers nouveaux pour l’entreprise, il a fallu passer par la case recrutement et embaucher huit ingénieurs. «Nous serons amenés à renforcer nos compétences dans la data, car nos besoins en la matière vont augmenter», prévoit le directeur des ressources humaines. L’ambition est de faire de Symbiose un prolongement des usines des clients: ils pourront suivre en temps réel l’avancement en quantité et en qualité de la réalisation de leurs commandes. Il est prévu de faire la même chose avec les fournisseurs.
La formation est dispensée par l’école interne située dans les murs de l’usine. Les modules de formation vont de quelques jours à six mois. Leur contenu est établi en collaboration avec des experts métiers en interne, des fournisseurs d’équipements de production, des organismes extérieurs de formation et des cabinets de conseil. «L’adaptation des compétences est un travail de longue haleine, juge Thomas Lesort. Elle se fait progressivement, au rythme de la mise en place des équipements et des process numériques de l’usine. La formation se poursuit, notamment pour les nouveaux collaborateurs qui rejoignent l’usine.» Un travail de persévérance.
3. La Solive s’inspire des bootcamps numériques pour former à la rénovation énergétique

Grâce à ses bootcamps ultra-intensifs, la start-up forme des chefs de projet en quatre mois seulement. Crédit : Hervé Boutet
Une contrôleuse de gestion, un professeur de mathématiques, un directeur d’établissement sportif également professeur de tennis… Un tour de table avant de commencer les exercices du jour – calculer à partir de plans les dimensions d’un petit pavillon des années 1970, puis estimer le coût d’une éventuelle rénovation – donne un bon aperçu de la cinquième promotion de La Solive. Hébergée dans l’incubateur Leonard du groupe Vinci, à Paris, cette start-up forme en quatre mois des «chefs de projet en rénovation énergétique». En capitalisant aussi bien sur le nouvel attrait pour les métiers manuels et écologiques que sur les importants besoins du secteur, pour attirer les projets de reconversion. «Faire des voitures et des avions n’était plus dans mes valeurs», illustre Aurélien Gonce, ingénieur en logiciel et systèmes embarqués. À 37 ans, il se dirige vers le conseil en rénovation pour particuliers, après avoir lui-même essayé de récupérer la chaleur de sa cheminée sans savoir comment faire.
«Nous nous sommes inspirés de l’école de développement web Le Wagon, en proposant des formats “bootcamps” ultra-intensifs, qui permettent d’être opérationnels en quelques mois», retrace Ariane Komorn, qui a cofondé La Solive après avoir commencé sa carrière dans le conseil à l’industrie, puis au sein du mouvement En Marche. Le déclic? Une inquiétude écologique née de lectures durant le confinement et l’envie d’avoir un impact direct via la rénovation énergétique. «Le besoin est massif, mais les chefs d’entreprise affirment renoncer à un projet sur trois en raison du manque de gens qualifiés», souligne-t-elle. Née en mode start-up en avril 2021, La Solive a déjà formé près de 150 personnes et se targue d’un taux d’insertion de 91% à trois mois. Dotée de locaux à Paris et Lyon, elle a levé 1,5 million d’euros en septembre dernier. De quoi financer son déploiement. Après avoir démarré avec un cursus de chef de projet, certifié par l’État, l’école prévoit d’ouvrir début 2023 un parcours sur l’installation de pompes à chaleur et de multiplier les campus et les formations.
Le parcours type des élèves parisiens passe aussi par Nanterre (Hauts-de-Seine), où l’école a son plateau technique. Là, les piles d’isolants et les faux murs en OSB permettent aux stagiaires de découvrir les gestes et les technologies de la rénovation. Une large halle en travaux accueillera bientôt pompes à chaleur et chaudières à granulés. Pour les travaux pratiques comme pour les cours théoriques, La Solive travaille avec des ingénieurs pédagogiques et des professionnels du secteur. Pédagogie inversée, démonstrations inspirées des méthodes lean, modules de réalité immersive pour l’audit des bâtiments… «L’objectif est d’optimiser l’expérience et le temps d’apprentissage, d’autant que les personnes en reconversion ont souvent des contraintes», explique Ariane Komorn. De quoi réorienter rapidement de nombreux talents vers une filière en plein essor, espère l’entrepreneuse.
Cécile Maillard, Ridha Loukil et Nathan Mann



