L’enjeu numéro 1 pour les acteurs de la construction hors-site ? «Avoir de la visibilité», résume Sylvain Bogeat, associé fondateur de Vestack, une entreprise créée en 2019 qui conçoit des bâtiments en ossature bois. «On fait le pont entre une logique de production continue, en usine, et des projets unitaires de bâtiments, rappelle-t-il. Nous avons besoin de voir à moyen terme notre carnet de commandes.» Un mantra qui revient en boucle dans la profession, qui doit concilier son besoin d'économies d’échelle avec les exigences du bâtiment, dont les projets sont à chaque fois uniques, avec des plans et des terrains différents.
Les difficultés traversées récemment par certains acteurs ont mis en lumière cette filière émergente. À l'été 2023, la PME de Ploufragan (Côtes-d’Armor) E-Loft, qui proposait un concept de maisons assemblables sur chantier en 48 heures, a été liquidée, dépassée par la hausse des coûts. Dernier en date, Mayers a été placé en redressement judiciaire mi-octobre 2024. Ce alors que l'entreprise disposait d’un carnet de commandes rempli jusqu’au troisième trimestre 2025, et avait intégré à l'été une nouvelle équipe dans son usine de Chartres-de-Bretagne (Ille-et-Vilaine), après le passage d'une ligne de production en 2x8. L’entreprise pâtit notamment des difficultés de son actionnaire, le promoteur immobilier Réalités, empêtré dans la crise traversée par le secteur.
Au troisième trimestre, les mises en chantier de logements collectifs ont notamment reculé de 4,4% par rapport à la même période l’an dernier. «Les difficultés actuelles du marché de la construction impactent aussi la filière hors-site. Néanmoins, les perspectives de long terme sont très enthousiasmantes pour la filière, compte tenu des difficultés structurelles du secteur à gagner en productivité», veut croire Côme Lesage, le directeur du marketing stratégique de Rector, un préfabricant de produits en béton.
De la visibilité sous forme de contrats
Pour apporter de la visibilité, dix donneurs d’ordre publics et privés se sont engagés en octobre 2023 à passer 50% de leurs commandes en construction hors-site d’ici à 2031, avec un volume d’affaires estimé à 5 milliards d’euros. Un moyen d’éviter les à-coups en production. Pour l’heure, les industriels s’adaptent. «Depuis un an et demi, je constate aussi que le hors-site est vu comme une fin en soi, avec la limitation des nuisances, et la réduction des délais», se réjouit Sylvain Bogeat dont l’entreprise de 100 personnes travaille essentiellement pour des promoteurs, bailleurs sociaux et des industriels.
«La prochaine frontière, dans la construction hors-site, est de passer de la construction unitaire aux contrats», estime le fondateur de Vestack, prenant l’exemple de résidences étudiantes ou d’hôtels, dont les chambres peuvent être identiques sur plusieurs projets. L’entreprise peut ainsi commander en masse des matériaux, quelle que soit la morphologie future des projets. La PME assure à ses clients que les gains se feront sur plusieurs projets, en absorbant notamment le coût de conception initial. Un principe qui n’est pas nouveau : on le retrouvait dès 1985 dans les hôtels Formule 1.
Dans son usine de 30000 m² à Saint-Germain-Laval (Seine-et-Marne), l’outil de production de Vestack est partiellement robotisé. Une équipe de développement logiciel d’une douzaine de personnes travaille sur les liens entre les jumeaux numériques et les machines, pour automatiser le passage du dessin à la fabrication. Autre argument de vente : plus facile à usiner que le béton, le bois permet de diviser par trois l’empreinte carbone par rapport à une construction traditionnelle, avance l'entreprise.
Un modèle d'équipementier du bâtiment
Disposant de deux usines – à Champvans (Jura) depuis 2021 et à Fresnoy-le-Grand (Aisne) avec un démarrage prévu fin 2024 – TH partage les mêmes enjeux. «L’industrie ne fonctionne que si les charges sont lissées, tandis que le monde du bâtiment est erratique, avec des problématiques de plannings», regrette Alain Béjean, le président-fondateur de l’entreprise lancée en 2014. Spécialisé sur l’habitat, le constructeur vend ses logements à des bailleurs, promoteurs et collectivités. Les modules sont transportés par camions et... posés, pour former des immeubles de trois étages maximum.
Les éléments en bois, prédécoupés et numérotés, sont assemblés en usines. «Nous avons très peu de machines, ce qui nous permet d’être agiles», décrit Alain Béjean, qui revendique un modèle d’équipementier. Ainsi, pour la construction de 300 chambres étudiantes, TH travaille en étroite collaboration avec Bouygues Construction, «comme un Valeo dans l’automobile». Les équipes de l’entreprise générale transportent les modules et les assemblent.
Dans les Hauts-de-France et en Normandie, il en va de même avec le groupe Lhotellier. «Si on le faisait tout seuls, nous serions morts», estime le dirigeant, qui compte Bouygues Construction parmi ses actionnaires minoritaires depuis 2023, tout comme Saint-Gobain qui apporte son expertise en matériaux, avec l’espoir affiché d’en abaisser les coûts. La Caisse des dépôts, experte du logement social, est aussi présente.
Des partenariats entre industriels
Fondateur de l’entreprise d’ossature bois Ossabois en 1991, revendue en 2012, Pascal Chazal revient quant à lui dans l’industrie avec Zen Modular, dont les bureaux sont situés à Lyon (Rhône). Sa nouvelle entreprise, qui prévoit de livrer ses premières chambres étudiantes en 2025, après une levée de fonds 2 millions d’euros, mise sur un modèle… sans usine.
«Si un client a en face de lui un réseau d’industriels avec de nombreuses capacités de production, il sera rassuré. Cela évite de dépendre d’un seul. Deuxièmement, les achats de matériaux se feront en masse et les flux de production pourront être régulés, avec des transferts possibles entre les entreprises», expose Pascal Chazal.
Il a convaincu quatre constructeurs (Ossabois, Module M, Habitat 3D et AlphaM.3D) de travailler en marque blanche autour de la construction de modèles de chambres identiques. Elles seront fabriquées en LVL, un contreplaqué structurel qui sera prochainement fabriqué en France par Thébault, après un investissement de 100 millions d’euros dans une usine en Haute-Loire.
La R&D en renfort
Signe que les modèles économiques bougent, le promoteur immobilier Legendre va développer les capacités de son usine de construction modulaire à Etrelles (Ille-et-Vilaine). Le préfabricant de produits en béton Cir Préfa, situé à Fauillet (Lot-et-Garonne), a lui été racheté l’an dernier par la foncière BMG, dont il était le fournisseur. «Il reste à convaincre les architectes qui, lorsqu’ils ont découvert le hors-site, ne le lâchent plus», souligne Stanislas Muel, le président de Cir Préfa.
Mi-novembre, les trois premières vagues de lauréats de l’appel à projets «Construction et rénovation hors site» du plan France 2030 ont été dévoilées. «Les économies potentielles générées par ce mode de construction sont estimées à 15%, tout en générant des bénéfices sociaux et environnementaux majeurs, tels que la réduction des nuisances pour les riverains et la limitation de l’utilisation des matières premières», s’enthousiasme le ministère de l’Economie, des Finances et de l’Industrie, dont le soutien alimente à la fois la production et la recherche et développement.
Parmi les lauréats figure un projet de R&D porté par Bouygues Construction et Dassault Systèmes. Baptisé Bryck, il vise à identifier toutes les briques élémentaires industrialisables d’un bâtiment, développer leur cycle de production, tester leur assemblage et les intégrer dans les outils digitaux de conception. Autant de développements qui pourront se faire à capacités constantes, estime Céline Beaujolin, déléguée générale de l'association Filière Hors Site : «Aujourd’hui, il y a suffisamment de capacités de production hors-site que l’on pourrait même doubler les commandes. A cinq ou dix ans, il faut consolider ce secteur.»



