Entretien

Effets secondaires du vaccin AstraZeneca : "l’hypothèse la moins invraisemblable est une infection adénovirale de chimpanzé" pour Axel Kahn

Que faut-il penser du vaccin anti-Covid d’AstraZeneca, suspendu provisoirement en France et dans plusieurs pays d’Europe en raison de suspicion d’effets indésirables graves, et quel va être son sort ? L’Agence européenne du médicament doit dévoiler jeudi 18 mars les conclusions d’une enquête scientifique poussée sur les cas graves de thrombose survenus en Europe chez des personnes vaccinées avec ce produit, dont elle estime le rapport bénéfice-risque toujours positif. Entretien avec le généticien Axel Kahn, par ailleurs président de la Ligue contre le cancer.

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Axel Kahn
"La confiance en ce vaccin est tellement atteinte que sa carrière de vaccin est fortement compromise", estime Axel Kahn.

L'Usine Nouvelle - Que vous inspirent les difficultés rencontrées par le vaccin d’AstraZeneca ?

Axel Kahn* - Dès novembre, je vous avais signalé qu’il fallait faire très attention avec les vaccins vivants adénoviraux, je ne peux que le confirmer. Dans ce cas-là, l’analyse la plus probable – ce n’est pas une certitude – est que les difficultés sont liées au choix du vecteur : l’adénovirus de chimpanzé. AstraZeneca a choisi ce vecteur dans l’optique d’une meilleure efficacité, car il a considéré qu’il n’y aurait ainsi pas d’anticorps anti adénovirus-vecteur limitant l’efficacité de l’injection vaccinale. Ce qui est peut-être une fausse bonne idée.

D’emblée, lorsque j’ai vu les premières données de l’injection du vaccin d’AstraZeneca chez les jeunes soignants et soignantes, j’ai été très étonné car 30 à 40% d’entre eux étaient le lendemain dans leur lit avec 38-39° de fièvre et des douleurs. Je ne me rappelle pas avoir vu un vaccin donnant de telles réactions secondaires, bénignes mais pseudo grippales. Elles sont bien contrôlées par du paracétamol, peu importantes après 50 ans mais peu banales. J’ai travaillé des années en lien avec l’industrie des vaccins et ne me rappelle pas d’un phénomène d’une semblable intensité.

Dès lors, quelle pourrait en être la raison?

Il ne peut pas s’agir d’une réponse immunitaire "classique" ultra-rapide, et ce pour deux raisons : les humains n’ont jamais été infectés par l’adénovirus de chimpanzé, et ces réactions ne sont en rien limitées à de jeunes soignants ayant toutes les chances d’avoir déjà été contaminés par le Covid-19. De plus, on observe désormais que les réactions à la seconde dose d’AstraZeneca - dont on a recommandé qu’elle soit repoussée plus de six semaines après la première injection - sont beaucoup moins importantes. A contrario des réactions au vaccin de Pfizer-BioNTech, relativement bien supporté à la première injection mais qui donne parfois un syndrome pseudo grippal carabiné à la seconde. Pour ce dernier, on sait que la première injection est déjà bien protectrice, donc c’est probablement une réaction antigène-anticorps immune ultra-rapide lors de la réinjection.

Quelle est votre hypothèse pour AstraZeneca?

L’hypothèse la moins invraisemblable est qu’il s’agit d’une infection adénovirale de chimpanzé. Bien que le vecteur utilisé par AstraZeneca soit un adénovirus normalement défectif pour la réplication, la contrepartie d’utiliser un adénovirus-vecteur contre lequel il n’existe pas d’immunité antérieure - car les hommes ne l’ont jamais rencontré - est qu’il peut y avoir une infection avec des signes plus importants. On sait que les adénovirus donnent ces signes. J’ai moi-même beaucoup utilisé l’adénovirus-vecteur dans des essais de thérapie génique qui ont défrayé la chronique à l’époque, donc je savais quels étaient les effets secondaires possibles lorsqu’on utilisait des doses trop importantes.

Parle-t-on de tous types de thromboses?

"La confiance en ce vaccin est tellement atteinte que sa carrière de vaccin est fortement compromise."

Des cas très rares, mais éventuellement mortels, de coagulation intra-vasculaire avec thrombopénie et thrombose de sinus veineux cérébraux ont été notés dans plusieurs pays après une vaccination par le produit d’Astra-Zeneca. Ils sont plus fréquents que dans la population générale. Une trentaine de cas ont été rapportés, dont sept en Allemagne (six femmes, deux décès). C’est peu sur des millions de personnes vaccinées, mais sans doute spécifique car cette affection thrombotique grave est très rare et la survenue de cas groupés chez des personnes vaccinées ne semble pas pouvoir relever du hasard. Mon hypothèse est qu’ils pourraient constituer une complication exceptionnelle du syndrome infectieux habituellement bénin déclenché par l’adénovirus. Du syndrome inflammatoire en tout cas. Il sera important de savoir si les femmes affectées prenaient la pilule, avec ses propres risques de favoriser des complications thrombo-emboliques.

Faut-il craindre le même phénomène avec le vaccin de J&J – tout juste autorisé en Europe et en France – et celui de Sputnik, qui font également appel à la technologie de l’adénovirus recombinant ?

Il est possible que les vaccins de Johnson & Johnson et Sputnik ne génèrent pas une infection aussi vive, car ce sont des vecteurs adénoviraux humains. Or pratiquement tous les individus ont déjà rencontré des adénovirus humains, qui font partie des agents responsables des rhumes saisonniers extrêmement banals. J&J [qui s’administre en une seule injection, ndlr] fait appel au sérotype 26. Et Sputnik utilise le sérotype 5 puis pour le rappel le 26, ce qui est très malin car la réponse anti-vecteur après la première injection est limitée du fait que l’individu a déjà rencontré l’adénovirus 5, puis la seconde injection, réalisée avec de l’adénovirus 26, évite d’avoir une sur-réaction immune contre le vecteur. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il apparaît que le vaccin Sputnik marche effectivement très bien.

S’est-on laissé assez de temps pour tester en essais cliniques ces technologies OGM très novatrices ?

Dans ce cadre, il est normal que ces anomalies surviennent en phase 4, de pharmacovigilance [c’est-à-dire une fois les vaccins mis sur le marché, dans leur "vie réelle", ndlr]. Car les essais cliniques du vaccin d’AstraZeneca ont porté sur quelques dizaines de milliers de patients, or là on compte une trentaine de cas pour plus de dix millions de vaccinés. Seule une pharmacovigilance d’un début de traitement en conditions réelles pouvait permettre de le détecter. Il ne s’agit pas du tout de dire que son rapport bénéfice-risque lui serait défavorable, il lui est encore très favorable. C’est un vaccin qui est très efficace : 100% de protection contre les formes très graves de coronavirus, et 80% au moins contre l’ensemble des formes. Mais l’abécédaire de la pharmacovigilance, d’une phase 4 justement, c’est que quand on voit apparaître un petit nombre de phénomènes singuliers, on se donne le temps d’y regarder de plus près.

Que va-t-il se passer maintenant pour le vaccin d’AstraZeneca?

Après l’Organisation mondiale de la Santé, l’Agence européenne du médicament va sans doute dire que le rapport bénéfice-risque est tellement favorable au vaccin qu’il ne faut pas l’interrompre, et il n'y a rien à redire. Maintenant, la confiance est tellement atteinte que sa carrière de vaccin est fortement compromise. Ce n’est pas très grave, car il y en a tout plein d’autres qui arrivent, ce n’en est qu’un parmi plusieurs ! Et même si c’est un vaccin extrêmement efficace, on peut considérer que son rapport bénéfice-risque est quand même moins "très favorable" que d’autres. C’est une situation assez banale, ce serait extraordinaire qu’on n’ait pas cette situation avec des vaccins. Ce qui est moins banal, c’est ce mélange des genres entre la pratique médicale classique, la pharmacovigilance la plus élémentaire et le devoir d’un médecin - qui est de ne pas s’emballer, dire ce qu’il croit vrai, comprendre – et la sur-réactivité que l’on a vue, notamment sur les réseaux sociaux. L’attitude de beaucoup de médecins, honorables confrères, m’a surpris. Ils se sont élevés avec véhémence contre l’interruption temporaire de la vaccination.

Faut-il imposer aux soignants de se faire vacciner, notamment par le produit d’AstraZeneca ?

Mon avis est le même qu’auparavant : je crois que c’est le devoir des soignants de se faire vacciner, c’est un devoir moral et aussi quasiment professionnel. Je ne serais pas du tout choqué qu’on les oblige à se faire vacciner, mais je crains que ce soit contre-productif. Et que dans l’état d’excitation, d’énervement, dans la force du mécanisme oppositionnel à toutes les injonctions de l’autorité quelles qu’elles soient, on aboutisse in fine à un moins bon taux de protection vaccinale qu’on n'y parviendra en disant la main sur le cœur : "amis soignants que nous aimons, pour lesquels nous avons une immense admiration, votre devoir est de vous faire vacciner."

Propos recueillis par Gaëlle Fleitour et Adeline Haverland

*Axel Kahn vient de publier « Et le Bien dans tout ça ? », aux éditions Stock

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