Analyse

L'Europe se méfie-t-elle à tort des vaccins russe Spoutnik et chinois Sinopharm?

Autorisés par la Hongrie, les vaccins russe Spoutnik et chinois Sinopharm sont regardés de très près par l’Union européenne et la France, qui cherchent à accélérer leurs campagnes de vaccination contre le Covid-19. L’Usine Nouvelle répond à quatre questions-clés sur la technologie, l’efficacité et les chances qu'ont ces vaccins d'arriver jusqu’à nous.

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vaccin covid-19 Spoutnik V russe Sputnik - personnel du Centre Nikolaï Gamaleïa
Le vaccin russe Spoutnik V est composé de deux vecteurs viraux recombinants.

Sans attendre l’avis de l’Europe, la Hongrie a successivement commandé 5 millions de doses du premier vaccin chinois, développé par Sinopharm, et 2 millions de doses du vaccin russe Spoutnik V, afin d’accélérer la vaccination de sa population contre le Covid-19. Elle entend proposer le premier à ses citoyens dans le courant du mois de février, a annoncé son gouvernement vendredi 5 février. Quelles technologies contiennent ces vaccins, sont-ils fiables et vont-ils arriver en Europe et en France ? L’Usine Nouvelle vous donne des éléments de réponse.

1. La Hongrie a-t-elle le droit de commander ces vaccins ?

Oui. Depuis août 2020, l’Union européenne (UE) a signé sept contrats de pré-commandes avec des fabricants de vaccins : l’anglo-suédois AstraZeneca, le français Sanofi allié à l’anglais GSK, l’américain J&J, l’américain Pfizer allié à l’allemand BioNTech, l’allemand CureVac, l’américain Moderna, ainsi que la biotech franco-autrichienne Valneva en janvier 2021. Les données concernant l’efficacité et la sécurité de ces vaccins sont ensuite soigneusement évaluées par l’Agence européenne des médicaments (EMA) puis par les autorités sanitaires de chaque pays membre. C’est ainsi que la France a récemment autorisé le vaccin d’AstraZeneca, mais pas pour les plus de 65 ans, alors que l’UE lui a donné son feu vert sans restriction. Les pays membres de l’Union européenne peuvent en parallèle conclure leurs propres contrats… mais "tout ce qui est conclu en-dehors se fait [à leurs] risques et périls", rappelle la Commission européenne.

2. Pourquoi les vaccins russe et chinois n’ont-ils pas été évalués avant ?

Dans une stratégie de géopolitique des vaccins, bien qu’elle ne l’énonce pas clairement, l’UE a fait le choix jusqu’alors de privilégier des industriels occidentaux, en particulier européens. Mais face aux couacs de livraisons d’AstraZeneca - dont le vaccin devait être le "fer de lance" de l’accélération de la campagne de vaccination en Europe - et au retard pris par les autres projets, les Européens doivent désormais élargir leurs horizons.

Les fabricants de vaccins doivent cependant se conformer aux règles de l’UE : soumettre "une demande d'avis scientifique" à l’EMA et une demande d’enregistrement. Le fonds souverain russe qui développe Spoutnik V vient de déposer cette dernière. Les dirigeants européens appellent les Russes comme les Chinois à une transparence totale sur les données concernant ces produits. Or, jeudi 4 février, le président français Emmanuel Macron a critiqué l’opacité de la Chine lors d’une conférence organisée par le cercle de réflexion américain Atlantic Council. "Je n'ai absolument aucune information sur le [vaccin] chinois, a-t-il regretté. Je ne ferai pas de commentaire, mais il s'agit d’un fait." Il a tout de même commenté "la diplomatie du vaccin" menée par la Chine, décrivant ses livraisons vers les pays des Balkans, du Golfe ou de l’Afrique "dans des proportions qui ne sont pas totalement claires pour nous mais avec des succès diplomatiques flagrants".

Autre exigence imposée par l’Europe : disposer d’une capacité de production dans l'UE, afin d'assurer des livraisons rapides dès le feu vert de l'EMA. La Russie a ainsi déjà contacté le laboratoire allemand IDT pour produire son vaccin.

3. Où en sont les vaccins chinois ?

"A ma connaissance, cinq vaccins chinois sont en cours d'essai clinique de phase 3, décrypte pour L’Usine Nouvelle Mirella Laguerre, consultante en stratégie de développement clinique. Les deux compagnies chinoises connues, Sinovac Life Sciences et Sinopharm, réalisent des essais sur des vaccins à virus inactivé." Cette technologie bien connue - déjà utilisée par des vaccins autorisés contre de nombreuses maladies, comme la grippe et la polio – consiste à présenter au système immunitaire le virus tué. Le corps apprend alors à reconnaître ce virus et fabrique des anticorps, qui pourront le neutraliser lorsqu’il se présentera pour de bon. Ce qui faisait dire au généticien Axel Kahn, interviewé par L’Usine Nouvelle en novembre 2020 : "Je me ferais vacciner sans problème par le vaccin chinois."

"Le vaccin de Sinovac inclut deux tranches d'âge: les 18-59 ans et 60 ans et plus, précise Mirella Laguerre. ll a déjà reçu le feu vert des autorités indonésiennes et une autorisation d'utilisation d'urgence en Chine, Bolivie et Turquie. Le recrutement des participants est en cours au Brésil." Le gros bémol : son taux d'efficacité serait de 50,38%, soit relativement faible comparé aux taux des vaccins Pfizer-BioNtech (95%) et Moderna (94%). Celui de Sinopharm, que vient d’autoriser la Hongrie, aurait pour sa part une efficacité de 79%.

4. Quelle est la technologie du vaccin russe ?

La technologie de Spoutnik V est la même que celle choisie par les laboratoires AstraZeneca et J&J : ce sont des vaccins vivants recombinants. Le principe : utiliser des vecteurs viraux, c’est-à-dire insérer l’antigène (le gène codant la protéine Spike, qui déclenche la réponse immunitaire au contact du Covid-19) dans des virus vivants, inoffensifs pour le patient car débarrassés de leurs gènes pathogènes. La plupart des laboratoires engagés dans cette modification génétique font appel à des adénovirus, des virus du rhume saisonnier.

"Certains utilisent de l’adénovirus humain, d’autres de l’adénovirus de singe comme le laboratoire AstraZeneca associé à l’université d’Oxford. Le vaccin russe Spoutnik fait les deux", précise Axel Kahn. "Ce sont des virus vivants que j’ai moi-même beaucoup utilisés dans ma carrière de chercheur pour de la thérapie génique." Les virus recombinants sont relativement nouveaux pour des vaccins humains, mais ont déjà été utilisés par le passé pour vacciner des animaux.

Le vaccin russe Spoutnik V recourt à deux vecteurs viraux recombinants : l’Ad26 lors de la première injection, puis l’Ad5 lors d'une deuxième injection 21 jours plus tard. Le premier vecteur a été utilisé en premier dans le vaccin contre Ebola de J&J. Commercialisé depuis mai 2020 sous le nom de Zabdeno, ce vaccin - tout comme son concurrent Ervebo du laboratoire MSD six mois plus tôt – a été génétiquement modifié pour contenir une protéine du virus Ebola : tous deux disposent d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle, réservée à des circonstances exceptionnelles, et doivent encore fournir des preuves supplémentaires. L’Inserm a participé à évaluer l’innocuité de Zabdeno et la protection qu’il offrait contre Ebola lors d’essais cliniques menés en Europe et en Afrique.

Qu’en est-il de l’impact de ce type de vaccins sur le patrimoine génétique, l’ADN du patient ? "Normalement l’adénovirus ne s’intègre pas dans le génome, contrairement à d’autres vecteurs, rassure Axel Kahn. Et il y a très rapidement une immunisation, le vecteur est rapidement rejeté." Le Spoutnik V aurait une efficacité de 91,6%, selon une étude publiée début février par la prestigieuse revue The Lancet. Il est d’ores et déjà utilisé en Russie, en Algérie, en Argentine et au Venezuela.

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