La lutte contre le Covid-19 entraîne bien des premières. Dont une qui pourrait révolutionner la façon de concevoir des vaccins en santé humaine. Alors que de nombreux laboratoires pharmaceutiques font appel à des techniques traditionnelles, comme le vaccin atténué - l’invention déployée par Louis Pasteur – ou les protéines recombinantes dans la mise au point de vaccins anti-Covid, d’autres expérimentent des technologies novatrices. Comme l’ARN-messager, utilisé notamment par Pfizer et BioNTech mais aussi par Moderna. Ces derniers ne sont pas des vaccins OGM, nous a expliqué le généticien Axel Kahn dans une interview.
D’autres vaccins en fin de développement - ceux de Janssen (J&J), d'AstraZeneca et de Spoutnik - font appel au génie génétique et pourraient, à travers la lutte contre le Covid-19, donner à cette technologie une nouvelle application.
Le 10 juillet, le Parlement européen leur a exceptionnellement facilité la tâche, en autorisant pour les essais cliniques menés dans ce cadre très précis "une dérogation temporaire à l'évaluation préalable des risques environnementaux requise par la législation de l'UE relative à la dissémination volontaire dans l'environnement et à l'utilisation confinée des OGM." Une décision contestée par la députée européenne Michèle Rivasi, membre d’Europe Écologie Les Verts (EELV), connue pour ses critiques récurrentes contre les vaccins.
Le vaccin à ADN, développé par l’Institut Pasteur
Mais de quelles technologies parle-t-on exactement ? L’organisme français Institut Pasteur planche notamment sur un vaccin à ADN. Un fragment d’ADN du SARS-CoV-2 - et non le virus vivant - est injecté dans les cellules humaines, qui vont le transcrire en un fragment d’ARN capable d’induire la fabrication de la protéine Spike. A l’heure actuelle, cette technologie n’a jamais été autorisée chez l’humain.
Quatre vaccins à ADN sont utilisés chez les animaux, précise Bruno Pitard, directeur de recherche à l’Inserm, interrogé par notre confrère Industrie & Technologies: "Ils protègent des saumons d’élevage contre la nécrose hématopoïétique infectieuse et contre une maladie du pancréas due à un sous-type d’alphavirus, des poulets contre la grippe aviaire, et des chiens atteints d’un mélanome buccal."
"Les vaccins ADN sont des vaccins génétiques, ils sont obtenus par les moyens du génie génétique mais ne sont pas vivants, insiste Axel Kahn. Ce fragment du génome viral est d’abord cloné, amplifié, puis isolé, injecté dans une formulation qui facilite la pénétration intracellulaire… Une sorte de 'lipofection' in vivo !"
Les vaccins vivants recombinants, prisés par AstraZeneca, J&J et Spoutnik V
Autre technologie, qui provoque plus de préventions, les vaccins vivants recombinants. Le principe : utiliser des vecteurs viraux, c’est-à-dire insérer l’antigène (le gène codant la protéine Spike qui déclenche la réponse immunitaire dans le cas du Covid-19) dans des virus vivants, inoffensifs pour nous car débarrassés de leurs gènes pathogènes. La plupart des laboratoires engagés dans cette modification génétique font appel à des adénovirus, des virus du rhume saisonnier.
"Certains utilisent de l’adénovirus humain, d’autres de l’adénovirus de singe comme le laboratoire AstraZeneca associé à l’université d’Oxford, le vaccin russe Spoutnik fait les deux", précise Axel Kahn. "Ce sont des virus vivants que j’ai moi-même beaucoup utilisés dans ma carrière de chercheur pour de la thérapie génique. J’avais notamment publié un article dans "Nature" montrant en quoi il était possible d’envisager la thérapie génique contre la myopathie de Duchenne. Dans mon équipe, le gène codant la protéine manquante avait été introduit dans un adénovirus recombinant."
Un précédent dans la lutte contre Ebola
Désormais tolérée dans la thérapie génique - promue notamment par le Téléthon pour soigner des maladies rares et graves - la technologie OGM n’est pas totalement nouvelle dans le monde des vaccins. "Des virus recombinants ont été utilisés par le passé pour vacciner des animaux: cela avait permis de stopper en France la propagation de la rage transmise par les renards", rappelle Axel Kahn.
Par ailleurs, "les vaccins d’AstraZeneca et de J&J ont été développés sur la base de plates-formes existantes : le vaccin Ebola de J&J utilise le même vecteur Ad26" (adénovirus humain de type 26), précise sur Twitter Nicolas Dauby, spécialiste des maladies infectieuses au CHU-Saint-Pierre à Bruxelles, en réponse à la publication de notre entretien avec Axel Kahn. "Ce vaccin Ebola est approuvé par l’Agence européenne du médicament, et il existe des données de safety."
Commercialisé depuis mai 2020 sous le nom de Zabdeno, ce vaccin - tout comme son concurrent Ervebo du laboratoire MSD six mois plus tôt – a été génétiquement modifié pour contenir une protéine du virus Ebola : tous deux disposent d’une autorisation de mise sur le marché conditionnelle, réservée à des circonstances exceptionnelles, et doivent encore fournir des preuves supplémentaires. L’Inserm a participé à évaluer l’innocuité de Zabdeno et la protection qu’il offrait contre Ebola lors d’essais cliniques menés en Europe et en Afrique.
Ce gage suffira-t-il à rassurer tous les circonspects sur l’utilisation de cette plate-forme dans la course contre le Covid-19 ? Axel Kahn en doute. "Je ne suis pas un adversaire des adénovirus recombinants. Cependant, la prudence vis-à-vis d’un vaccin contre une affection (Ebola) dont la mortalité est de 60% n’est peut-être pas celle justifiée par un vaccin contre la Covid, dont la mortalité globale est de 0,5%."
Pas de modification du patrimoine génétique du patient
Dans la lutte contre le Covid-19, le vaccin russe Spoutnik V fait lui aussi appel à cette plate-forme. Il est composé pour sa part de deux vecteurs viraux recombinants : l’Ad26 lors de la première injection, puis l’Ad5 lors d'une deuxième injection 21 jours plus tard. Qu’en est-il de l’impact de ce type de vaccins sur le patrimoine génétique, l’ADN du patient ? "Normalement l’adénovirus ne s’intègre pas dans le génome, contrairement à d’autres vecteurs, rassure Axel Kahn. Et il y a très rapidement une immunisation, le vecteur est rapidement rejeté."
En utilisant cette technologie des vaccins vivants recombinants, l’Institut Pasteur travaille également en partenariat avec le géant américain MSD sur un vaccin attendu pour fin 2021, en s’aidant du vaccin contre la rougeole - utilisé depuis quarante ans pour vacciner les enfants – dont l’ARN a été modifié afin d’y intégrer le code de la protéine Spike.
Mettre au point ces vaccins en un temps totalement record se justifie, car les circonstances sont exceptionnelles et face au Covid-19, "on n’arrive pas à s’en sortir", affirme Axel Kahn, qui appelle néanmoins à exiger une étude d’innocuité très poussée pour les vaccins vivants recombinants. Pour rassurer les Français, on ne pourra pas faire l’économie de la pédagogie. Il faudra expliquer chacune des technologies mises en œuvre dans les vaccins disponibles. Tout en exigeant, en parallèle, un maximum de données issues des essais cliniques afin de mieux connaître ces nouveaux vaccins, leur efficacité et leurs effets secondaires… et mieux pouvoir les suivre dans les mois et les années à venir.



