Alstom ne tient pas à reprendre un contrat bancal. Il a annoncé, le 4 février, qu’il retirait l’offre de Bombardier (qu'il vient d'acquérir) dans l’appel d’offres que ce dernier avait gagné avec l’espagnol CAF pour les futures rames du RER B. Par conséquent, il retire son recours en référé au Tribunal administratif de Paris. Mais l'espagnol CAF a décidé d'engager des poursuites judiciaires, et la RATP et la SNCF pourraient suivre la même voie. Juridiquement, il n'est pas si simple de se retirer d'un groupement après avoir gagné un appel d'offres public. Avec cet imbroglio, les usagers de RER B ne verront certainement pas les nouveaux trains en 2025.
Le 13 janvier, l’autorité organisatrice Île-de-France Mobilités, la RATP et la SNCF avaient choisi le consortium Bombardier-CAF pour le renouvellement des rames du RER B, contre Alstom. Un appel d’offres portant sur la commande de 146 trains MI20, pour un montant total de 2,56 milliards d’euros, destiné à remplacer les vieux trains à partir de 2025 entre Saint-Rémy-lès-Chevreuse (Yvelines) et Roissy (Val-d'Oise). La signature devait avoir lieu dans un délai de 11 jours, sous réserve de recours judiciaires. Or Alstom avait déposé un nouveau recours en référé devant le Tribunal administratif de Paris. L’audition était prévue pour vendredi 05 février. Finalement, elle n’aura pas lieu.
Un risque de fragilisation de l’entreprise
Entre temps, le rachat de Bombardier par le constructeur français a été officialisé le 29 janvier. Et la part de Bombardier représente 68 % du consortium qui avait remporté l'appel d'offres pour le RER B. Les dirigeants d’Alstom se sont penchés sur ce contrat et ont pu vérifier que leurs craintes étaient réelles. "La responsabilité d’Alstom est engagée dans ce contrat et il est normal de l’examiner avec précision, indique un porte-parole au siège à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis). Il y a un risque de fragilisation de l’entreprise."
L'audit technique et financier a démontré que ce contrat n’était pas réalisable, selon la direction d’Alstom. Son patron Henri Poupart-Lafarge avait proposé une médiation aux différentes parties, que celles-ci ont refusées. "Depuis le départ, Alstom a des doutes sur la viabilité technique et financière de l'offre faite par Bombardier, a-t-il expliqué sur France Info le 1er février. Avant de s’embarquer dans cette aventure, s’asseoir autour de la table pendant quinze jours ne me paraît pas du luxe."
Plusieurs non-conformités disqualifiantes
Des doutes confirmés dans un communiqué publié le 4 février au soir. "Alstom a répété ses appels à la discussion à la RATP depuis le mois de septembre, avant l’officialisation de l’attribution du contrat, afin d’éviter le blocage ou un nouvel appel d’offres. Plusieurs audits, internes et externes, des offres Alstom et Bombardier-CAF ont été menés depuis le 30 janvier, et à ce stade Alstom a déjà identifié plusieurs non-conformités disqualifiantes qui auraient dû conduire la RATP à rejeter l’offre de Bombardier-CAF. "
Le nouveau géant du ferroviaire considère que les "conditions technico-financières de l’offre du consortium BT-CAF ne correspondent pas aux prix de marché et ne permettent pas d’exécuter ce contrat sans risques importants pour le financeur, l’exploitant et les voyageurs, et pour notre entreprise." Non seulement l’écart de prix avec l’offre d’Alstom se situe entre 500 et 600 millions d’euros, mais l’offre n’est pas viable d’un point de vue technique, affirme Alstom, pour lequel il est impossible de livrer les trains en 2025.
Une fuite en avant de Bombardier
Un porte-parole d’Alstom confie à l’Usine Nouvelle que "notre offre reste présente et notre porte est ouverte pour discuter" et de rappeler que "si Bombardier s’est retrouvé dans une situation si difficile, c’est le résultat d’une fuite en avant". Selon nos informations, il n'est effectivement pas exclu que Bombardier se soit engagé dans d’autres contrats avec des prix défiant toute concurrence, mais aussi des engagements sur les délais et la faisabilité qui n’étaient pas raisonnables.
Pas sûr que ces arguments calment la présidente de la région et d’Île-de-France Mobilités, Valérie Pécresse. Dans un communiqué, elle appelait Alstom à "tenir sa parole. L’entreprise s’est engagée dans le cadre de sa fusion avec Bombardier à ce que celle-ci n’ait aucun impact sur les appels d’offres en cours et notamment la commande des 146 nouveaux trains du RER B."
19 milliards d’euros de commandes
Et de rappeler qu’Île-de-France Mobilités, dans le cadre du renouvellement des trains franciliens et via la RATP et SNCF Voyageurs, a passé pour environ 13,5 milliards d’euros de commandes à Alstom et 5,5 milliards à Bombardier. A la SNCF, on souligne aussi que le montant des commandes passées ces dix dernières années et pour les dix prochaines années représentent pour Alstom et Bombardier une somme de 25 milliards d'euros.
Du côté de CAF France, on compte bien sur ce contrat - après le gain de 28 rames sur les lignes Intercités pour remplacer les Corail - pour développer le site de Bagnères-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), ou sera réalisé l’assemblage. Et les usagers de RER B verront d’un mauvais œil un nouveau report, qui va les obliger à emprunter encore longtemps ces vieux RER B à bout de souffle, sur une ligne où les incidents sont presque quotidiens.



