Le four à arc électrique d’Aubert & Duval aux Ancizes-Comps, dans le Puy-de-Dôme, a battu l’un de ses records. Le creuset – qui abrite des tempêtes d’énergie qui génèrent un vacarme évoquant des orages – a coulé un lingot de 50 tonnes, début 2025. Cette masse d’acier servira à produire une pièce de chaudière du porte-avions à propulsion nucléaire de nouvelle génération de la France, prévu en 2035. Un beau contrat, qui est aussi un symbole de l’importance de la remontée en puissance d’Aubert & Duval pour la souveraineté de nombreux secteurs de l’industrie tricolore.
Car le métallurgiste, spécialiste de l’élaboration et de la forge d’aciers spéciaux, de superalliages et de titane, ne fait que sortir la tête de l’eau. En déficit, affaibli par des problèmes d’organisation industrielle et de confiance de ses clients, l’entreprise avait été revendue par le français Eramet – souhaitant se recentrer sur les mines – à un consortium tripartite, composé de l’avionneur Airbus, du motoriste Safran et du fonds spécialisé Tikehau Capital, en avril 2023. Depuis, la nouvelle équipe dirigeante lui redonne du lustre. En France, l’entreprise compte six usines et 4250 salariés.
Deux ans après, le travail est bien entamé et l’entreprise ouvre ses portes à la presse. «Nous sommes un peu au-dessus de la trajectoire fixée lors du rachat», se félicite Étienne Galan, le PDG d’Aubert & Duval depuis le 1er janvier, après une carrière chez Safran puis à la tête du fabricant de moteurs pour missiles Roxel. En 2024, le métallurgiste a réalisé 844 millions d’euros de chiffre d’affaires, en hausse de près de 22 % par rapport à 2023 et bien loin de la sortie du Covid-19, quand la barre des 500 millions d’euros n’avait pas été atteinte... Le «poids de forme» visé, soit 1,3 milliard d’euros, n’est pas encore là. Mais Aubert & Duval a dégagé un Ebitda positif, et devrait commencer à engranger des bénéfices l’an prochain, anticipe Étienne Galan.
Une nouvelle presse à forger
Du fait de ses procédés et de son positionnement de pointe, l’industriel ne connaît pas la crise de l’acier. Ses alliages, qu’il peut forger, matricer et usiner selon les besoins, servent d’abord l’aéronautique civile, qui représente 67 % de son chiffre d’affaires. Or les trains d’atterrissage comme les arbres de turbines sont en forte demande ! Ses autres marchés notables, l’énergie (14 %) et la défense (13 %), sont aussi en forme. Le premier bénéficie de la demande de turbines électrogènes, alimentées au gaz naturel ou au nucléaire. Le second du réarmement du monde, qui dope les ventes de Rafale comme des canons Caesar… Le titane a aussi la cote, d’autant que Safran comme Airbus cherchent à réduire leur dépendance aux approvisionnements russes. L’activité, encore marginale, pourrait à terme représenter 20 % du chiffre d’affaires.

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Mars 2026
Cours mensuel de l'étain - settlement$ USD/tonne
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Avril 2026
Demi-produits X5 Cr Ni18-10 (1.4301) - Ecart d'alliage€/tonne
Pour se remettre en forme, Aubert & Duval a signé quelques gros chèques. Ainsi, 75 millions d’euros serviront notamment à installer une nouvelle presse à Pamiers (Ariège), en 2027. Mais une bonne partie des 350 millions d'euros affectés par les actionnaires à l’entreprise bénéficient à des projets moins spectaculaires : installer un nouveau système de gestion numérique SAP, ajouter des appareils ou renouveler les toitures. Aux Ancizes, des fours électriques, qui dopent les capacités du site sans boursouffler son empreinte carbone, apparaissent déjà.
«La compétence métallurgique était là. Nous avons fait venir du monde là où les maillons étaient faibles, comme sur la supply chain ou la méthode, pour gérer les flux, éviter les goulots et assurer que les clients soient livrés en temps et en heure», détaille Jean-François Juéry, le vice-président filières d’avenir et de la stratégie, et lui aussi ex-Safran. Une stratégie qui porte ses fruits : la production de l’IV30, un four de fusion sous vide qui réalise les alliages les plus techniques, a crû de 50 % en deux ans ! Aubert & Duval recrute aussi au fur et à mesure de sa montée en cadence, et accroît son effectif de 70 à 80 personnes par an, aux Ancizes.
«Les investissements tombent, ils ont tenu leurs promesses à ce sujet», commente Denis Bontemps, le délégué syndical central FO dans l’entreprise. Avec vingt ans de carrière au compteur, il note aussi que ses craintes qu’Aubert & Duval se concentre uniquement sur l’aéronautique ne se sont pas matérialisées. Développer ou conserver, ces marchés sont une priorité, confirme Étienne Galan. Il espère aussi gagner en compétitivité pour prendre des parts de marché sur le segment des pièces pour avions monocouloirs, où il est peu présent. Une fois le métallurgiste pleinement remis à flot, de nombreux investissements seront encore nécessaires. Les profits devront les financer. #
Ecotitanium remonte la pente
«Le Covid-19 est arrivé au pire moment. Nous étions en pleine phase de démarrage et de qualification», retrace Raymond Allier, en faisant visiter le site d’EcoTitanium qu’il dirige. Le bâtiment moderne, en surplomb des Ancizes, abrite depuis 2017 un four à plasma. Unique en Europe, il est dédié au recyclage du titane. Il s’agissait de valoriser les chutes et copeaux issus d’UKAD, la coentreprise de forge du titane fondée par Aubert & Duval et le kazakh UKTMP en 2011. Las, le projet a eu des difficultés et la crise de l’aéro engendrée par la pandémie, a conduit à sa fermeture dix-huit mois après... Mais la reconstruction est en bonne voie. Pour répondre aux besoins de l’aéro, de la défense et du médical, l’immense presse d’UKAD – renommée France Titane après le rachat des parts d’UKTMP – fonctionne nuit et jour, avec un taux d’indisponibilité de moins de 5 %. Sa production a doublé depuis 2022 et l’objectif est de plus 30 % cette année. Elle utilise des lingots vierges, achetés notamment au Kazakhstan, et d’autres recyclés, produits sur place. EcoTitanium remonte aussi en puissance. Aubert & Duval, qui en possède 56,4 % (aux côtés de l’Ademe et du Crédit agricole) après une recapitalisation importante en décembre 2024, reste discret. «Nous sommes pile sur les prévisions», se réjouit Raymond Allier, qui prévoit d’arriver à capacité d’ici deux à trois ans. Pour cela, l’entreprise a installé un deuxième four de refusion à l’arc sous vide (VAR) et introduit dans ses contrats des clauses pour récupérer les chutes de ses clients. Après s’être concentrée sur le titane aéronautique classique (TA6V), elle vise désormais des alliages encore plus techniques. #



