[Déchets nucléaires] L’Andra répond aux critiques sur l'impact environnemental du projet Cigéo à Bure

L’Autorité environnementale a dévoilé le 18 janvier un avis sur le dossier de déclaration d’utilité publique de Cigéo. Le document émet plusieurs critiques importantes sur ce projet d’enfouissement de déchets nucléaires dans la Meuse. Interrogé par L'Usine Nouvelle, le directeur sûreté de l'Andra a commenté cette publication.

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Visite du laboratoire de l'Andra à Bure pour Cigeo avec Mathieu St-Louis (de dos) porte-parole
Le laboratoire souterrain de l'Andra à Bure (Meuse).

Cigéo va-t-il être déclaré d’utilité publique ? L’État doit se prononcer en 2021 sur ce projet controversé de centre de stockage souterrain de déchets nucléaires à Bure (Meuse). Avant l’exécutif, l’Autorité environnementale s’est penchée sur le dossier déposé par l'Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra). Plusieurs critiques importantes ressortent dans cet avis de 56 pages publié le 18 janvier.

L'Autorité environnementale rappelle tout de même que ses avis ne sont "ni favorables, ni défavorables". Outre ses blâmes, elle salue “un dossier d’une ampleur peu commune” et une évaluation environnementale “très détaillée”. En réponse à cet avis, l'Andra devra produire un mémoire qui sera joint au dossier d'enquête publique. Un travail toujours en cours mais le directeur de la sûreté et de l'environnement de l'Andra, Sébastien Crombez, a accepté de réagir point par point aux critiques formulées dans l'avis.

"Des incertitudes" sur la réversibilité

Une fois encore, la question de la réversibilité inquiète. En théorie, dans le cadre de sa phase industrielle pilote, Cigéo devra respecter une exigence de récupérabilité des déchets radioactifs pendant au moins un siècle. “Une phase assez courte au regard de la longue durée de vie et de la nocivité des déchets radioactifs concernés”, notent les experts de l’Autorité environnementale (Ae). Toutefois, “même pendant cette période des incertitudes demeurent”, ajoutent-ils.

“L’avis identifie comment, même à partir d’un dossier jugé de bon niveau, on peut encore améliorer des choses”, introduit Sébastien Crombez. Sur la réversibilité, le directeur assure qu'une instruction de l'Autorité de sûreté nucléaire va permettre de lever les doutes émis par l'Ae : "Aujourd’hui, nous en sommes au stade de l’instruction de la déclaration d’utilité publique. C’est la première étape du processus administratif. Il y a une autre étape importante : la demande d’autorisation de création de l’installation Cigéo, une procédure qui relève de la réglementation applicable aux installations nucléaires. Cette phase comportera l’instruction technique détaillée par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) et par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), notamment la démonstration de sûreté de l’installation."

Pas de précédent

Alors que la sécurité industrielle et la gestion des risques montent dans les préoccupations, l’Autorité environnementale pointe du doigt des oublis dans l’étude d’impact de l’Andra. Les auteurs s’inquiètent par exemple de “la possibilité effective de récupérer des colis stockés en cas de situation accidentelle”. De façon générale, “l’étude d’impact n’aborde pas les situations accidentelles ou ne le fait que ponctuellement, pour ce qui concerne les eaux”. "Il est nécessaire de se référer à d’autres études et dossiers pour avoir une vision de la maîtrise des risques sur le site", déplore l’instance. "Ce choix d'apporter des informations par un autre document peut être amélioré pour faciliter la lecture et démontrer que les choses ont été correctement prises en compte", concède Sébastien Crombez.

Les recommandations émises par l'Ae font écho au World Nuclear Waste Report publié en novembre 2020 sur la gestion des déchets nucléaires. Dans ce document, les experts rappelaient qu'aucun pays au monde n’avait mis en service un site de stockage géologique en profondeur. La Finlande travaille actuellement à la construction d’un tel centre. Ailleurs, seules la Suède et la France ont déterminé un lieu d’implantation pour des infrastructures similaires. “Être pionnier, ce n’est pas être seul, souligne Sébastien Crombez. C’est bien un travail scientifique qui est collectif et qui est stimulé par les homologues de l'Andra à l'étranger, ainsi que par différents jalons tout au long de la construction du dossier avec l’Autorité de sûreté nucléaire.”

Le bois Lejuc, territoire d'occupation... et de biodiversité

Un autre thème apparaît dans les critiques de l’autorité : la biodiversité. Un volet assez important, puisque les installations de l’Andra vont s’étendre sur plusieurs centaines d’hectares. “La prise en compte des enjeux environnementaux n’apparaît pas toujours suffisante”, reproche l’entité, qui mentionne une nouvelle fois des “incertitudes” au sujet de l’impact du projet sur les sites Natura 2000 et sur les milieux aquatiques.

En 2018, avant d’être expulsés, des opposants au projet avaient occupé en plein hiver le bois Lejuc, une zone où doivent se dérouler les travaux de creusement et de construction des galeries souterraines. Sans avoir atteint la renommée de la “zone à défendre” (ZAD) de Notre-Dame-Des-Landes (Loire-Atlantique), le bois Lejuc est plusieurs fois mentionné dans le rapport…  L’Autorité environnementale souligne dans l’avis “la sous-évaluation de l’importance écologique du bois Lejuc comme réservoir et corridor de biodiversité”, peut-on lire dans le document.

“Certes l’avis parle du Bois Lejuc mais les choix d’implantation qui ont été faits par l’Andra et les mesures qui ont été prises intègrent dès le départ un souhait d’éviter les espaces les plus sensibles. La zone a été sélectionnée de manière à ne pas être trop proche de la rivière Ormançon qui est un espace naturel sensible”, rappelle de son côté le directeur sûreté de l'Andra.

Un risque “de banaliser le territoire”

L’argument financier revient régulièrement pour justifier l’implantation de Cigéo dans la Meuse, un département rural qui souffre d’une chute libre de sa démographie. Effectivement, les producteurs de déchets nucléaires subventionnent le territoire. En 2018, ils distribuaient plus de 37 millions d’euros d’aides à toutes sortes de projets à travers le groupe d’intérêt public “Objectif Meuse”.

L’Autorité environnementale invite à toutefois à questionner ce vaste programme. Elle “observe que le projet de développement du territoire n’a pas fait l’objet d’options alternatives”. Les auteurs s’interrogent notamment sur la compatibilité à long terme entre l’enfouissement des déchets nucléaires et les autres activités. “Le projet de développement du territoire [...] en l’état actuel augmente le niveau d’enjeu face au risque d’exposition à la radioactivité et risque de banaliser le territoire”, écrivent-ils.

Cigéo, des échelles de temps extrêmement longues

L'avis expose une alternative sur ce point : "ne pas développer démographiquement le territoire potentiellement exposé aux risques sanitaires, certes très limités à court terme, mais de plus en plus incertains avec le temps". Un scénario difficile à appliquer selon l'Andra. “On peut comprendre ce type d’interrogations si on regarde la pratique usuelle autour de sites industriels, et notamment ceux qui présentent un gros potentiel de danger comme les sites Seveso. Cigéo est dans une situation extrêmement différente avec les échelles de temps que nous devons prendre en compte", rappelle Sébastien Crombez.

En théorie, certains déchets nucléaires devraient être enfouis des centaines de milliers d'années avant de perdre leur radioactivité. "Nous apportons une démonstration que les incidences vont être maîtrisées et donc qu'il n’y a pas de risque qui nécessite une limitation du développement du territoire. Nous sommes obligés d’arriver à ce niveau d’exigence parce que sur des échelles de temps aussi longues, nous sommes obligés de considérer l’hypothèse d’une perte de mémoire”, développe le directeur sûreté.

Chez les opposants au nucléaire, la publication de l’Autorité environnementale a été bien accueillie. Le réseau Sortir du nucléaire y voit "une nouvelle confirmation que Cigéo ne saurait être considéré comme un projet mature". Un autre collectif d’associations locales salue “un avis explosif” sur le projet en développement depuis les années 1990. Difficile toutefois d’imaginer un recul sur ce chantier, qui a déjà fait l’objet de multiples lois ainsi que d’un débat public

Lire l'avis de l'Autorité environnementale dans son intégralité

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