«Sanofi souhaite être associé à ce projet, puisque nous gardons 50% du capital.» Frédéric Oudéa, le président du conseil d’administration du groupe, s’est montré très clair le 14 octobre à Lisieux, dans le Calvados, lors de la visite ministérielle sur le site symbolique de la production de Doliprane. Le projet de Sanofi n’est pas – ou plutôt, n'est plus – un projet désengagement. Si l’arrivée du fonds américain CD&R au capital d’Opella, sa division Santé grand public, nourrit actuellement les inquiétudes, le laboratoire tricolore est loin d’abandonner la main dans ce dossier. Au contraire : cela ressemble bien davantage à un revirement stratégique.
Il y a un an, la décision de Sanofi de tourner la page du Doliprane avait engendré moins d’émotion. A l’époque, même si le groupe n’avait fermé aucune porte, le projet s’orientait avant tout sur une introduction en bourse d’Opella. Cela ressemblait fortement au schéma appliqué à EuroAPI, son ancienne activité de chimie fine pharmaceutique, avec un maintien du groupe à hauteur de 30% du capital. En privilégiant désormais un format de cession, avec l’arrivée d’un fonds étranger, la pilule passe beaucoup moins bien auprès des médias et du grand public.
Comme ses concurrents de la Big Pharma, Sanofi concentré sur les médicaments les plus innovants
Comme tous les grands de la big pharma, Sanofi parachève sa spécialisation. Ces dernières années, le français a cédé ses médicaments génériques, sa santé animale ou encore sa chimie fine. Restent ses médicaments sans ordonnance. A l’image des Pfizer, J&J ou Novartis, le géant de la pharmacie aura bientôt éliminé de son portefeuille toutes les activités qui ne sont pas purement axées sur l’innovation biopharmaceutique. Celle centrée sur les produits biologiques, comme les biomédicaments et les vaccins, pour traiter des maladies rares et graves. Celle où les risques et les coûts sont les plus élevés. Celle où les succès se déclinent en marges les plus fortes. Celle qui fait rêver les investisseurs.
Sauf que Sanofi ne semble plus avoir l’intention de fermer doucement la porte à ses médicaments sans ordonnance, comme c'était prévu, à travers une introduction en bourse suivie d’un désengagement progressif. Dans le cadre d’une option de cession, «le plan initial était de vendre une part majoritaire», souffle une source proche du dossier. Mais au fil des mois, Sanofi a visé «une part finalement toujours plus importante», jusqu’aux 50% désormais envisagés.
Opella, une manne toujours intéressante pour Sanofi
Cela résulte peut-être du fiasco d’EuroAPI, auquel Sanofi va devoir apporter un peu plus de soutien et pendant plus longtemps. On ne peut non plus exclure quelques pressions politiques. Doliprane étant emblématique en France, pays qui représente 96% de son marché mondial. Mais il existe aussi des motivations économiques. Après une rencontre avec des journalistes à New-York (Etats-Unis) fin septembre, Paul Hudson, le directeur général de Sanofi, était cité par Reuters expliquant qu’Opella «est une belle activité avec beaucoup de potentiel. Je souhaite que nous participions à ce potentiel. Avec l’environnement adéquat, cette activité peut se montrer florissante. Pourquoi ne resterions-nous pas impliqués et ne prendrions-nous pas part aux bénéfices ?».
Forte de 117 marques et 5,18 milliards d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier, Opella est un acteur d’envergure sur le marché des médicaments sans ordonnance. Sanofi le place comme le numéro trois mondial. Depuis 2019, le laboratoire tricolore a largement restructuré cette division, avec 47% des marques qui ont disparu du portefeuille, essentiellement par cession. Après quelques années de croissance atone, les ventes ont progressé de 4,1% au premier semestre 2024, à 2,8 milliards d’euros, portées par les ventes aux Etats-Unis et le reste du monde. Opella n’est pas une poule aux œufs d’or, mais cette division peu garantir une croissance, certes plus faible, mais plus continue et moins risquée que la biopharma.
Sanofi ne veut plus tout financer en solo
Enfin, un projet de cession en restant aux commandes avec 50% du capital présente d’autres avantages. Aux yeux des investisseurs, d’abord, Sanofi sera alors surtout concentré sur ses activités phares de biomédicaments et de vaccins. Or cela lui coûte cher. Ces dernières années, le laboratoire a engagé de très forts investissements sur ce front. Comme avec ces deux usines de vaccins ARNm, celle à Singapour et celle qu’il vient d’inaugurer à Neuville-sur-Saône (Rhône). En mai, Sanofi a aussi annoncé plus d'un milliard d’euros d’investissements en France pour booster ses capacités de bioproduction. Ce qui réduit sa marge de manœuvre pour investir dans Opella, plus considéré comme stratégique. A moins d’avoir un partenaire.
A Lisieux, Frédéric Oudéa insistait ainsi sur le «besoin d’un partenaire pour développer Opella pour qu’elle soit plus efficace face aux concurrents britanniques et américains». Ajoutant que «c’est précisément parce que nous avons besoin d’investir autant», pour la partie biopharma, «que nous avons besoin de partager la dépense avec un partenaire pour faire également d’Opella un champion incontesté dans son secteur, qui est celui de la santé de grande consommation».
Céder cette division en conservant la moitié des parts ne garantit en rien l’implication à long terme de Sanofi dans Opella. Le groupe pharmaceutique français a, par le passé, plusieurs fois changé son fusil d’épaule. Reste à savoir si, en cas de finalisation d’un accord avec CD&R, Sanofi sera bien à 50%. Au-dessus, ce serait étonnant ; en-dessous, le laboratoire français laisserait plus de liberté à son partenaire américain. A moins d’une prise de participation de l’Etat, comme à travers Bpifrance, solution qui reste d’actualité dans ce dossier.



