Amortir le choc social de la chute brutale d’activité. C’est l’ambition affichée par Daher. « Sur les 643 suppressions de postes de notre plan de sauvegarde pour l’emploi, environ 150 personnes pourraient rebondir grâce au levier de la reconversion », soutient Jérôme Leparoux, le secrétaire général de Daher et membre du comité exécutif. L’avionneur a bien garni sa boîte à outils.
En matière de mobilité interne géographique, le groupe compte prendre en charge des frais de déménagement, aider à la recherche d’emploi du conjoint et propose de compenser des différentiels de loyer pendant vingt-quatre mois. Il établit aussi des partenariats avec des entreprises dans des secteurs porteurs tels que l’énergie, le ferroviaire et le naval. L’entreprenariat n’est pas oublié. « Les porteurs de projet bénéficieront d’un congé de reclassement pouvant aller jusqu’à sept mois, d’un budget formation spécifique de 3 500 euros et d’une aide à la création pouvant aller jusqu’à 10 000 euros », détaille Jérôme Leparoux.
À l’image de ce que déploie Daher, la reconversion professionnelle pourrait-elle limiter l’impact social de la crise que traverse l’aéronautique ? Difficile à dire alors que les plans de sauvegarde de l’emploi sont en cours de négociation… Ce secteur qui embauchait à tour de bras doit réduire ses effectifs en raison de la chute de production due à la baisse des commandes des avionneurs. À l’échelle de la filière, qui compte quelque 350 000 emplois directs, entre 50 000 et 70 000 emplois sont menacés, suivant les estimations.
Premier réflexe en matière de reconversion ? Privilégier la mobilité interne. « Les activités du groupe dans l’électronique et la défense, moins touchées que l’aéronautique civile, vont accueillir de nombreux profils », témoigne Delphine Berilloux, directrice du développement des talents chez Safran. Des programmes de reconversion ont été montés, notamment vers les métiers d’opérateur et technicien de tests, et de nombreux sites sont concernés, comme à Fougères (Ille-et-Vilaine), Molsheim (Bas-Rhin) et Villaroche (Seine-et-Marne). Avec Airbus, le motoriste assure des transferts dans les activités spatiales au sein de leur société commune, ArianeGroup. Safran a aussi mis en place une formation de neuf mois, en partenariat avec la Sorbonne, pour permettre à certains profils de se diriger vers le métier en tension de datascientist.
Des débouchés dans les énergies renouvelables
Autre option : orienter les salariés vers de nouveaux secteurs d’activité. « Les cadres des fonctions transverses, comme les achats, la supply chain et la qualité, peuvent postuler dans à peu près tous les autres secteurs, assure Florent Roger, au sein de la division industrie et ingénierie de Hays. L’aéronautique est reconnue pour sa rigueur, sa culture de la sécurité et le déploiement d’outils qui peuvent intéresser de nombreuses entreprises. » Des savoir-faire qui peuvent séduire la santé, le biomédical, voire les drones. Pour les autres, l’horizon n’est pas bouché pour autant, même s’il faut sans doute privilégier des secteurs aux niveaux de cadences similaires.
La construction navale et le secteur ferroviaire restent des points de chute évidents. Actuellement, des peintres issus de l’aéronautique sont en cours de formation chez Alstom pour assurer le même métier sur des trains. « Le BTP peut également constituer un débouché », soutient-on au Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales. "Ce secteur va connaître des besoins importants en personnel qualifié, en raison de la transition énergétique, pour des métiers d’opérateurs et techniciens. » Autre terrain à investiguer, l’éolien. « Comme l’aéronautique, il met en œuvre des grandes structures en matériaux composites, explique Vincent Massé, le responsable région Sud-Ouest de Michael Page. Le secteur des énergies renouvelables attire de nombreux profils de l’aéro, d’autant plus que le débat monte sur l’impact environnemental du secteur. » Quant à l’entrepreneuriat, pouvant faire éclore des projets de tout autre nature, il est également promu. « Nous accompagnons nos salariés dans leurs projets via la prise en charge des formations nécessaires à leur reconversion », précise Gilles Garczynski, le directeur des talents et des cadres dirigeants de Safran.
Précision de taille, la mobilité externe peut être aussi temporaire. D’autant que le prêt de main-d’œuvre a été facilité par le gouvernement, qui a introduit au printemps des souplesses juridiques dans sa mise en œuvre. Illustration de cette possibilité en Loire-Atlantique : une cinquantaine de salariés d’Airbus sont aujourd’hui en mobilité temporaire, pour deux ans maximum, dans la construction navale, au sein de Naval Group et des Chantiers de l’Atlantique. Les laboratoires des écoles peuvent également être intéressés pour accueillir des profils issus de l’aéronautique via le détachement temporaire. L’Isae-SupAero, par exemple, pourrait accueillir dans les prochains mois une poignée d’experts aéronautiques. Un dialogue est en cours entre le Gifas et le groupe Isae pour élargir ces détachements à d’autres écoles. La filière s’attelle à un chantier immense qui sera in fine une somme de solutions locales.
3 QUESTIONS à : Nadia Pellefigue, vice-présidente du conseil régional d’Occitanie chargée du développement économique, de la recherche, de l’innovation et de l’enseignement supérieur
« EDF s’intéresse aux profils aéronautiques »
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La reconversion peut-elle limiter l’impact social de la crise de l’aéronautique ?
Notre priorité est de réduire le nombre de licenciements et la reconversion est un levier important. Il faut éviter que les pertes d’emplois entraînent un affaiblissement des compétences de la région. L’Occitanie compte près de 700 entreprises dans le spatial et l’aéronautique et la filière 40 % de l’emploi industriel en région. La crise actuelle pourrait aboutir à une réduction de 20 000 à 25 000 emplois. C’est pourquoi nous avons lancé un plan de soutien régional de 100 millions d’euros, le plan Ader. -
Quels secteurs peuvent accueillir les profils de l’aéronautique ?
Toutes les filières qui constituent des réponses aux besoins essentiels de nos populations (santé, numérique, énergie et alimentation) ou celles qui recrutent. Notre dispositif Passerelles industries, doté de 1,1 million d’euros sur deux ans, vise à favoriser le prêt de main-d’œuvre et le reclassement. EDF s’est déjà dit intéressé pour recruter des profils de l’aéronautique. -
Quelles compétences intéressent les autres secteurs ?
Les collaborateurs de l’aéronautique ont une culture de la certification et des normes très pointue, qui peut s’appliquer à de nombreux process industriels. Je pense notamment à la pharmacie, à la santé et à l’énergie. Autre point à ne pas négliger, l’usage courant de l’anglais, qui constitue un point fort, en particulier pour les TPE et les PME qui doivent développer leur marché à l’international.



