"Nous vivons une crise d’une ampleur inégalée dans l’aéronautique et on en apprend tous les jours". C’est par ces mots que Philippe Petitcolin, le directeur général de Safran, a commencé la conférence téléphonique organisée avec la presse vendredi 27 mars. La veille au soir, le motoriste français annonçait l’annulation du versement du dividende 2019 pour un montant d’un milliard d’euros, une nouvelle ligne de crédit de 3 milliards d’euros ainsi que la remise en cause des objectifs pour cette année. Aujourd’hui, le patron de Safran ne le cache pas :
il navigue à vue et tente coûte que coûte de maintenir sa production, à l’image des autres donneurs d’ordre du secteur aéronautique.
En France, le groupe a dû s’adapter comme tous les autres aux mesures de confinement. Dans le détail, environ 60% des salariés sont au chômage technique, 30% font du télétravail et 10% sont sur sites. "Les mesures gouvernementales sont appropriées à la situation et répondent aux besoins d’une entreprise comme Safran, a précisé Philippe Petitcolin. Tant que ces mesures s’appliqueront, il n’est pas question d’effectuer des licenciements en France."

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Convaincre les salariés de venir
Mais le dirigeant le concède : "les gens ont peur de venir travailler". Le groupe assure travailler en concertation avec les organisations syndicales – dont certaines appellent même à un arrêt de la production – et les médecins pour proposer les conditions de travail les plus sécurisées possibles. "Nous avons eu du mal à faire revenir nos collaborateurs dans nos usines, nos bureaux d’études et au niveau du siège", a reconnu le directeur général de Safran.
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Dans les autres pays où il est implanté, le groupe a en revanche été contraint à des mesures plus sévères. Au total, 26 sites de Safran sont à ce jour fermés dans le monde, sur un total de quelque 270 sites, dont 10 aux Etats-Unis et 9 en Inde. "Nous avons en outre été contraints de licencier des salariés aux Etats-Unis, a admis Philippe Petitcolin. Et nous serons sûrement amenés à faire de même au Mexique."
Légère baisse du chiffre d'affaires au deuxième trimestre
Le patron du groupe estime que le chiffre d’affaires pourrait connaître une baisse de 5% pour le deuxième trimestre. Malgré tout, Safran poursuit ses livraisons, en particulier celles des moteurs Leap pour le Boeing 737 MAX et l’Airbus A320neo. L’objectif, défini il y a quelques semaines avec son partenaire General Electric, de livrer 10 moteurs par semaine à l’avionneur américain est maintenu d’autant que Boeing mise toujours sur une relance de la production de son monocouloir pour mai.
"Avec Airbus, il n’y a pas à ce jour de baisse de cadences dans nos livraisons et nous n’avons entamé aucune discussion touchant à des réductions de cadences ou des arrêts de livraisons", a assuré le directeur général de Safran. Si la chaîne d’assemblage des moteurs de Villaroche (Seine-et-Marne) fonctionne au ralenti, elle permet donc tout de même d’assurer les livraisons.
Dommage collatéral du coronavirus : les activités de réparation et de maintenance. "Elles ont fortement baissé depuis la mi-mars", a confié Philippe Petitcolin. Avec un trafic aérien mondial quasi à l’arrêt, les prises de commandes de pièces pour l’après-vente se sont réduites. La baisse d’activité devrait être d’au moins 30%. Safran n’a pour le moment supprimé aucun projet lié aux activités de R&D, les dépenses sont en revanche davantage étalées dans le temps. Quant au programme SCAF, le système de combat aérien du futur, auquel Safran participe au niveau du moteur, il ne souffre d’aucun retard lié à la pandémie de coronavirus.
La supply chain en tension
Si Safran parvient encore à maintenir sa production à flots, les points d’inquiétudes ne manquent pas. D’abord au niveau de la logistique interne du groupe. "Nous éprouvons des problèmes de logistique pour livrer certains équipements et cela risque de s’intensifier, a détaillé Philippe Petitcolin. Nous nous attendons avec les décisions récentes prises en Chine à avoir des difficultés dans les semaines qui viennent. C’est le cas aussi avec l’Inde". L’augmentation des coûts de transport conduit aussi à décaler dans le temps certaines livraisons d’équipements auprès des clients.
Mais c’est au niveau de la chaîne d’approvisionnement de Safran que le blocage pourrait venir. "De nombreux fournisseurs sont à l’arrêt en France, et évoquent des périodes de temps de deux à quatre semaines, a précisé Philippe Petitcolin. Nous avons dans la supply chain entre deux à trois semaines de stocks, on peut donc tenir jusque-là. Mais si certains fournisseurs, même les plus petits, ne se remettent pas au travail après quatre semaines d’arrêt, nous aurons du mal à continuer à travailler."
Tous les vendredi soirs, les patrons des grands groupes aéronautiques français (Airbus, Safran, Dassault Aviation et Thales) assurent un point téléphonique de situation, en présence également des représentants Groupe des Équipements Aéronautiques et de Défense (GEAD) du GIFAS. Tous veillent à ce qu’aucun maillon de la chaîne d’approvisionnement ne vienne à céder. "Nous sommes prêts à aider les entreprises au maximum, a tenu à dire Philippe Petitcolin. Nous faisons partie d’une équipe et nous souhaitons que tout le monde sorte de cette crise en bonne santé financière."
Safran participe à l'effort de guerre
Malgré les circonstances, le dirigeant essaie de rester optimiste. "Il ne faut pas tomber dans la sinistrose, a-t-il déclaré. Cette crise va durer quelques mois." Le dirigeant n’écarte pas la possibilité de faillite dans le monde du transport aérien mais reste serein sur le long terme quant à la croissance du secteur. Il entrevoit en revanche une période plus difficile dans le segment des avions longs courriers, plus chers que les monocouloirs, et qui connaissaient d’ailleurs depuis plusieurs mois un essoufflement.
Comme d’autres industriels, Safran souhaite également participer à l’effort de guerre. Via les ex-activités de Zodiac, Safran fabrique des masques pour le monde militaire et des respirateurs de secours pour l’aviation commerciale. "Mais il y a des différences entre les caractéristiques de nos équipements et les besoins du monde médical", a rappelé Philippe Petitcolin. Le groupe est en train d’effectuer des propositions de modifications, au niveau français et européen, pour adapter la production aux besoins actuels.



