Les cinq sujets chauds de Safran en 2020

[ACTUALISÉ] Le motoriste français Safran, suspendu à la décision de Boeing de relancer la production de l'avion 737 MAX, risque de connaître une année 2020 mouvementée. Aperçu des principaux enjeux.

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C'est la grande question sur toutes les lèvres chez Safran, qui assemble le moteur Leap: quand Boeing relancera-t-il la production du 737 MAX?

Sa dernière année à la tête du groupe promet de ne pas être de tout repos. Alors que Philippe Petitcolin, directeur général de Safran, cédera son poste le 1er janvier 2021 à Olivier Andriès, à la tête de Safran Aircraft Engines, le dirigeant va faire face cette année à de nombreux vents contraires. Le groupe a présenté jeudi 27 février des résultats financiers pour l’année 2019 flatteurs, malgré les turbulences engendrées par le Boeing 737 MAX. A savoir: un chiffre d'affaires en progression de 24,6 milliards d'euros (+17,1 %), un résultat opérationnel de 3,8 milliards d'euros (+26,4 %), une marge opérationnelle confortable de 15,5% et un résultat net de 2,6 milliards d'euros (contre 1,9 milliard d'euros en 2018).

Mais le groupe va-t-il réussir à rester dans le vert en 2020 ? Rien n'est moins sûr étant donné le contexte difficile qui se profile. Preuve de cet environnement particulier, l'industriel mise déjà sur un chiffre d'affaires stable ou en retrait en 2020, avec une progression comprise entre 0 et -5 %, ainsi que sur une progression moindre de son résultat opérationnel, de 5 % seulement.

Gérer l'arrêt de la production du Boeing 737 MAX

C’est LA question qui hante tous les dirigeants de Safran : quand Boeing compte-t-il relancer la production du 737 MAX, arrêté depuis le 1er janvier 2020 ? Une question clé pour Safran cette année, alors qu’il produit avec General Electric – via leur société commune CFM International – tous les moteurs Leap équipant le monocouloir de l’avionneur américain. Si Safran continue d’assembler des moteurs pour les Airbus A320neo, le manque à gagner est énorme.

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En septembre, le groupe avait évalué l’impact financier à 300 millions d’euros par trimestre sur la trésorerie. Mais la décision de Boeing, prise mi décembre, d’arrêter la production a porté un coup rude à Safran. "Je pense qu’il faudrait garder une cadence d’au minimum 15 avions par mois, soit 30 moteurs par mois [contre 42 avions par mois aujourd’hui, ndlr]", expliquait en décembre dernier Philippe Petitcolin à L’Usine Nouvelle. Nul doute que cette interruption impactera fortement les usines du groupe en 2020, au niveau humain et financier.

"Safran a mis en oeuvre un plan d'adaptation pour faire face à cette situation ; il comprend des économies sur les coûts directs, les frais généraux, un gel des embauches et une réduction des dépenses de R&D et d’investissements pour 2020", peut-on lire dans le communiqué de presse. Au total, le plan d'adaptation prévoit la suppression de 2130 postes dans le monde. Safran table sur l'hypothèse d'une production annuelle d'environ 1400 Leap, dont 10 moteurs Leap-1B par semaine en moyenne. Soit l'équivalent de 20 Boeing 737 MAX par mois, bien loin des 57 appareils mensuels prévus dans le calendrier initial de Boeing sur lequel comptait le motoriste...

2020 va donc marquer un coup d'arrêt dans la montée en cadence du Leap: Safran a livré 1 736 moteurs Leap en 2019 et 1 118 en 2018. Alors que l’interruption de l'assemblage des 737 MAX dure depuis deux moins maintenant, et que la reprise en vol n’est prévue que pour la mi 2020, la relance de la production s’annonce lente et progressive, d’autant que Boeing doit également écouler les quelque 800 appareils déjà assemblés. Quand le niveau d’avant crise (52 avions par mois) sera-t-il de nouveau atteint ? Seule certitude : le niveau de livraisons bien moindre qu’attendu devrait peser lourd sur le chiffre d’affaires du groupe en 2020.

Rattraper le retard du drone Patroller

Comme à son habitude, la Cour des comptes n’y est pas allée de main morte. Mardi 25 février, elle a consacré une partie de son rapport à la défense, avec un titre éloquent : "Drones militaires : une rupture stratégique mal conduite". "La France a tardé, malgré la solidité de son industrie d’armement, à s’équiper, du fait de projets ponctuels, conduits sans vision stratégique cohérente sur le long terme, peut-on lire dans le rapport.

Safran pourrait-il contribuer à ce que la France reprenne en partie la main ? L’industriel développe en effet le drone tactique Patroller, dont la Direction générale de l’armement (DGA) et l’Armée de terre prévoient d’acquérir 14 exemplaires. Problème : commandé en 2016, le programme accuse plus d’un an de retard au niveau de ses livraisons et le crash survenu en décembre dernier a jeté un froid. Le groupe est attendu au tournant cette année pour livrer les premiers exemplaires. Si le directeur général de Safran se refuse à fournir une date pour la première livraison, il maintien une "mise en service opérationnelle en 2021".

Avancer sur le dossier SCAF

Après des débuts poussifs, le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF) sera-t-il enfin en train de décoller ? La signature, le 20 février dernier, du premier contrat de recherche et technologie du SCAF - qui avait été précédée quelques jours plus tôt par le déblocage d’un financement par le Bundestag - laisse espérer que ce programme stratégique pour la défense européenne est en bonne voie.

Une bonne nouvelle pour Safran qui, via un partenariat d’égal à égal avec MTU Aero Engines, doit développer le moteur du futur avion de combat européen NGF, pièce centrale du SCAF et qui doit remplacer les Rafale et les Eurofighter à l’horizon 2040. Safran devra parvenir à s’entendre avec MTU Aero Engines : au premier de gérer l’ensemble de la conception et de l’intégration du moteur (qui devra être encore plus puissant que le M88 du rafale), au second de prendre la main sur les services. Les deux industriels doivent aussi créer d’ici 2021 une société commune.

Lancer deux nouvelles usines

Malgré l’arrêt temporaire de la production du Boeing 737 MAX, Safran compte toujours maintenir son objectif d’ouvrir deux nouvelles usines cette année. Ces deux sites, dont l’annonce a été officialisée pour la première fois en décembre dernier, sont destinés à soutenir les activités de maintenance du Leap, le moteur qui équipe les 737MAX et un peu plus de la moitié des Airbus A320neo. L’investissement global doit être compris entre 150 et 200 millions d’euros.

La première usine doit entrer en service en 2023 et la deuxième en 2024 ou en 2025. Où le groupe décidera-t-il de les installer ? "Les décisions seront prises d'ici la fin 2020", assure Philippe Petitcolin. Pour l’heure, le Maghreb et le Mexique, où Safran est fortement implanté, semblent exclus : l’un des sites devrait voir le jour en Asie et l’autre en Europe de l’Est. En parallèle, Safran mène deux projets d’ouvertures de sites en France : une usine à Feyzin (Métropole de Lyon) dédiée aux freins carbone et un campus spécialisé dans l’impression 3D au Haillan (Gironde).

Faire face aux incertitudes chinoises

A l’instar de nombreux autres industriels, Safran gère l’épidémie du coronavirus au jour le jour. Comme Airbus, l’industriel a fermé durant plusieurs jours ses usines début février. Si l’épidémie devait persister, les conséquences pourraient être significatives : le groupe emploie en Chine 2 500 personnes, à travers une vingtaine d’entités. En outre, le coronavirus pourrait avoir un impact sur les activités des services de Safran, dans le cas d'une forte perturbation du trafic aérien dans le monde. Mais Philippe Petitcolin semble confiant et mise sur un retour à la normal du trafic aérien d'ici fin mars.

Autre aléa que le groupe sera peut-être amené à devoir également gérer : la possibilité que les Etats-Unis empêchent l’exportation du moteur Leap-1C, déclinaison du moteur Leap produit par CFM International (société commune entre Safran et General Electric) destiné au monocouloir C919. Une information dévoilée par le Wall Street Journal le 15 février dernier. Même si les volumes en jeu ne sont pas très importants, le C919 n’étant pas encore en service, l’industriel pourrait faire les frais des tensions sino américaines.

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