Pourquoi la France a raté le virage des drones militaires

Le rapport de la Cour des comptes critique le manque de vision stratégique des armées françaises, le sous-financement des pouvoirs publics ainsi que l’incapacité des industriels français et européens à coopérer ensemble.

Réservé aux abonnés
Drone MALE Reaper
Faute de pouvoir bénéficier d'une offre compétitive, la France a dû acheter des drones Reaper américains pour 800 millions d'euros, fustige la Cour des Comptes.

Il fallait s’y attendre, les Sages de la rue Cambon ont eu une nouvelle fois la dent dure avec les militaires et les acteurs de la Défense. A l’occasion de la publication de leur rapport public annuel 2020, diffusé mardi 25 février, ils ont consacré une partie de leur rapport à la Défense et notamment aux drones militaires. Comme à leur habitude, les magistrats affichent la couleur d’emblée avec un titre éloquent : "Drones militaires : une rupture stratégique mal conduite".

Leur constat est sans appel. La France est en retard dans ce domaine et sous-équipée alors qu’elle avait toutes les cartes en main pour réussir cette révolution. "La France a tardé, malgré la solidité de son industrie d’armement, à s’équiper, du fait de projets ponctuels, conduits sans vision stratégique cohérente sur le long terme. Aujourd’hui encore, malgré une accélération de la politique d’acquisition, le parc de drones militaires français reste limité, comparativement à celui d’autres pays, comme le Royaume-Uni, et, sur certains segments, vieillissant".

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

De nombreux manquements

C’est d’autant plus grave que les drones sont devenus indispensables sur le champ de bataille. "Devenus incontournables au sein des armées, voire de certains groupes para-étatiques, ils offrent l’avantage de la permanence en vol et la possibilité d’opérer en milieu hostile, sans risque de perte humaine, du fait de l’absence d’équipage à bord, et ce, pour un coût limité, d’acquisition, d’entretien et d’emploi", souligne le document. Pour rappel, la France utilise trois types de drones : des drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) opérés par l’armée de l’Air, des drones tactiques en appui direct aux opérations aéroterrestres, et des drones de contact engagés sur le terrain et par les forces spéciales.

Alors à qui la faute ? Selon le rapport, tous les acteurs de la chaine militaro-industrielle ont leur responsabilité dans ce raté. D’abord les forces elles-mêmes. Les militaires ont été bousculés par cette révolution technologique qui efface en partie le pilote jusqu’ici au coeur du dispositif aérien. Par ailleurs, la divergence de besoins opérationnels entre Armée de Terre et Armée de l’Air a retardé les prises de décisions.

Un trop faible investissement

Ensuite, l’Etat et les pouvoirs publics en prennent aussi pour leur grade. Ils ont fait preuve d’un "manque de constance et de cohérence dans les choix industriels" et d’une incapacité à faire émerger une filière de drones nationale ou européenne. Les industriels, enfin, sont loin d’être exempts de tout reproche. La rivalité entre fabricants ont abouti à une forte concurrence intra-européenne qui s’est révélée dommageable.

L’argent a également manqué. Les montants totaux dédiés aux drones n’ont jamais été à la hauteur de l’enjeu. Cet investissement a représenté seulement un peu plus de 2 % de l’effort global d’investissement annuel du ministère des Armées. Pire encore, les dépenses ont surtout permis de financer l’achat des Reaper américains pour environ 800 millions d’euros !

Si la situation désole, la comparaison avec les autres pays ne console pas davantage. Les Américains disposent de la flotte la plus importante et la plus complète de drones avec notamment le modèle MQ-9 Reaper du fabricant General Atomics, vendus à de nombreuses armées étrangères dont la France. Pour leur part, les Israéliens ont imposé leurs drones sur le marché comme le mini-drone Skylark ou le drone MALE Heron.

Tout n'est pas perdu

Selon le rapport, Israël serait même un cas d’école. "L’exemple israélien illustre le fait qu’un écosystème d’innovation performant, une volonté politique constante, alliée à une stratégie industrielle inscrite dans la durée, sont des facteurs déterminants de l’appropriation efficace de beaucoup d’avancées technologiques". Plus surprenant, la Chine progresse rapidement dans ce domaine et commence même à exporter des modèles (au Moyen-Orient , en Asie centrale et en Afrique) en cassant les prix comme son drone MALE Wing Loong, vendu environ 1 million de dollars.

Toutefois la bataille du drone militaire est loin d’être perdue. La France a lancé un plan d’acquisition auprès de ses fournisseurs habituels. La DGA prévoit d’acquérir 14 Patroller de Safran et une centaine de mini drones Spy’Ranger de Thales. Cela permettra aux forces françaises de regagner en souveraineté, souveraineté mise à mal par la dépendance au matériel américain. En effet, par le passé, pour rapatrier ses Reaper de Niamey à la base aérienne française de Cognac, l’armée de l’Air a dû attendre de longs mois un accord américain. Camouflet supplémentaire : la maintenance de ces appareils était exclusivement réalisée par l’industriel américain General Dynamics.

L’Europe n’a plus droit à l’erreur non plus. Elle devra réussir impérativement le programme de drone MALE européen associant l’Allemagne, l’Espagne, la France et l’Italie et leurs industriels nationaux. Il faudra tirer les leçons des précédentes tentatives avec les ratés des programmes EuroMale lancé en 2004 par la France et du programme Talarion lancé en 2006 par les gouvernements allemand, espagnol, et Français.  L’enjeu pour la France est de remplacer la flotte de drones Reaper qui devraient être retirés des forces au plus tard en 2036. Le rapport appelle à une grande vigilance notamment avec des coûts et des retards qui pourraient être de 30% supérieurs à ceux attendus par le ministère des Armées.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.