"Des Italiens sauvent la vie de patients atteints du Covid-19 en imprimant des valves de dispositifs de réanimation." Lorsqu’il a vu ce titre de presse circuler sur les réseaux sociaux, le youtubeur-maker Monsieur Bidouille s’est dit qu’il fallait faire quelque chose. "J’arrive à toucher un peu de monde grâce à ma communauté YouTube, donc j’essaie d’être un vecteur, explique le vidéaste aux 141 000 abonnés. J’ai créé un groupe sur [la messagerie en ligne] Discord sur un coup de tête, sans vraiment réfléchir."
Créé le 16 mars, le groupe rassemble, trois jours après, plus de 500 membres. Makers, responsables de fablabs ou encore chimistes… Autant de personnes qui souhaitent aider, à leur niveau, dans la lutte contre la pandémie de coronavirus Covid-19. Et leurs ambitions sont grandes. Fabriquer des masques avec les moyens du bord, du gel hydro-alcoolique en grande quantité, voire des respirateurs médicaux, indispensables dans l’accompagnement des patients gravement touchés par le virus.
"Si des sociétés sont prêtes à nous faire un procès…"
Une masse de bonne volonté, qui peut parfois s’éparpiller. "S’il y a bien une chose dont on a pas besoin, c’est de bruit, rappelle le youtubeur. Certaines personnes, bien que volontaires, diffusent de fausses bonnes idées, des plans de masques maisons qui ne fonctionnent pas ou des formules de gel hydroalcoolique inefficace." Monsieur Bidouille, alias Dimitri, tente de canaliser les ardeurs individuelles vers des projets concrets et utiles dans la lutte contre la pandémie. "La première chose à faire est une liste de ce qui est viable et de ce qui est possible de faire en tant que particulier confiné", souligne-t-il.
Les makers cherchent à entrer en relation avec des experts, chimistes, médecins ou personnels hospitaliers. L’objectif : connaître les besoins du terrain. L’idée d’imprimer des valves de respirateurs, comme en Italie, est vite écartée. "Tous les hôpitaux ont-ils le même matériel ?, s’interroge Dimitri. Tant qu’un hôpital ne nous en fait pas la demande, nous n’allons pas en fabriquer, cela ne servirait à rien."
D’autant que la rumeur court : les makers italiens qui ont sans le savoir lancé cette initiative française auraient été poursuivis pour atteinte à la propriété intellectuelle. Un risque – par ailleurs démenti – qui n’inquiète pas le maker Paul Rascagnères, équipé de sa propre imprimante 3D. "Nous avons contacté les hôpitaux pour leur proposer notre aide, dit-il. Si des sociétés sont prêtes à nous faire un procès pour avoir copié une pièce… Pour le moment ce n’est pas notre problème."
Recette de l’OMS et filtre d’aspirateur
La communauté s’oriente vers deux priorités : concevoir des masques réalisables avec les moyens du bord et fabriquer du gel hydroalcoolique en suivant les recettes fournies par l’OMS. Damien Bouëvin, responsable de l’association de médiation scientifique grenobloise Nemeton (Isère) s’est lancé dans le projet. "Les commerçants sont à poil, ils n’ont pas de masque, pas de gants, pas de solution hydroalcoolique, mais ils sont en première ligne, déplore-t-il. Leur fournir du matériel est notre priorité." Avec des ressources limitées, l’association a de quoi produire une trentaine de litres de gel désinfectant. Une quantité dérisoire… pour commencer. "Les réactifs nécessaires à sa fabrication sont massivement disponibles en grandes surfaces", assure-t-il.
Disponibles en supermarchés, ou déjà présents à la maison. L’approvisionnement en matériaux est un impératif, alors que la plupart des commerces sont fermés et que les règles de confinement interdisent les déplacements non-indispensables. "Nous sommes en train de faire des tests de masques fabriqués avec des filtres HEPA, que l’on retrouve dans certains aspirateurs, présente Monsieur Bidouille. Avec, nous pensons obtenir des équivalents de protection identiques à ceux utilisés en milieu hospitalier."
"Rien que ça… ça sera déjà bien."
Pour autant, même si les dispositifs ainsi fabriqués atteignent des niveaux de qualité suffisante, plusieurs problèmes viennent contrarier les bonnes intentions. Il faut déjà pouvoir tester les produits afin de garantir leur bon fonctionnement. Mais aussi s’assurer que ceux qui les fabriquent ne soient pas infectés. "Si c’est pour fabriquer des masques contaminés… l’intérêt est discutable", observe le chimiste Christian Simon, fondateur et directeur du fablab de Sorbonne Université. De même pour les solutions hydroalcooliques, fabriquées artisanalement. Leur qualité ne sera jamais suffisante pour équiper les personnels médicaux. Mais restent utiles pour les commerçants et les particuliers.
Capture Discord Le sorbonnard, lui, n’a pas écarté la possibilité de fournir des respirateurs aux hôpitaux. "Notre idée est de motoriser les ballons respirateurs manuels qu’utilisent les pompiers et le SAMU dans leurs opérations", présente le chimiste. Cette idée, d’adapter plutôt que de créer, présente un avantage : en utilisant un dispositif médical existant, elle s’expose moins aux risques réglementaires. Mais soulève cependant des questions."La pression sera-t-elle suffisante ? Comment s’assurer de la régularité de l’automatisme ?"
Dans l’attente d’être contactés par les autorités, tous ces makers restent pour l’instant dans l’attente. L’attente de pouvoir participer à l’effort, de manière plus ou moins artisanale. Pour l’instant, l’action se limite à informer, estime Monsieur Bidouille : "Si nous parvenons à orienter les gens vers les bonnes sources, à éliminer les fake news et les fausses bonnes idées. Rien que ça… ça sera déjà bien."



