Convoitée par un groupe américain, la PME Segault peut-elle retrouver un actionnariat français?

Sous actionnariat canadien, l’entreprise française Segault, spécialiste des robinetteries de haute performance, est sur le point d’être acquise par une multinationale américaine. Le gouvernement et la direction générale de l’Armement disent «chercher des fonds français» pour l’acheter. L’ancien ministre de l’Economie, Arnaud Montebourg, monte au créneau pour défendre le «Made in France».

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Porte-avions français de nouvelle génération (PA-NG)
Spécialiste des robinetteries de haute performance, l'entreprise tricolore Segault pourrait fournir la robinetterie du futur porte-avions français destiné à remplacer le Charles de Gaulle.

Une entreprise stratégique pour les intérêts nucléaires français, un ministère de l’Economie sur le qui-vive et un fervent défenseur du «Made in France» prêt à se lancer dans la bataille. Le dossier Segault intrigue et inquiète depuis plusieurs semaines dans les coulisses du pouvoir: que va devenir cette PME de 80 employés installée à Mennecy (Essonne) et spécialiste des robinetteries conçues pour des situations d’utilisations extrêmes dans le secteur du nucléaire, de la pétrochimie et des bancs d’essais aéronautiques?

«C'est un dossier que nous suivons de très près. Et nous saurons apporter des réponses», souffle-t-on dans les couloirs de Bercy à propos de ce fleuron de l’industrie française fondé en 1921. L'industriel qui fabrique notamment les robinetteries des sous-marins nucléaires lanceur d'engins (SNLE) et équipe l’ensemble des centrales nucléaires d’EDF. Comme révélé par La Tribune, l’Etat cherche un point de chute à l’entreprise, sur le point de tomber dans l’escarcelle d’une entreprise américaine.

OPA en cours sur Velan, la maison-mère de Segault

Le 10 février, la multinationale texane Flowserve, fournisseur majeur de pompes, vannes, joints et actionneurs industriels, a annoncé par communiqué avoir trouvé un accord pour acquérir le fabricant montréalais de robinetterie industrielle Velan, dans une transaction entièrement en espèces d’un montant de 245 millions de dollars. Velan, société de droit canadien, est la maison-mère de Segault, qu’elle détient à 75% depuis 2007. Les 25% restants sont toujours détenus par Frédéric Segault, descendant des fondateurs de la société. L’OPA américaine sur Velan doit être finalisée d'ici à la fin du deuxième trimestre 2023. 

Ce possible changement de main inquiète les autorités françaises, soucieuses de «garantir sur le long terme la disponibilité et performance des robinets pour les bâtiments nucléaires français», alors que Segault pourrait fournir la robinetterie du futur porte-avions français destiné à remplacer le Charles de Gaulle. Contactée par L’Usine Nouvelle, la direction générale de l’Armement (DGA) indique que l’option la plus sécurisante serait de «sortir Segault du périmètre de l’OPA de Flowserve, et de l’adosser à un acteur souverain». «Nous cherchons des fonds français qui pourraient racheter Segault, confirme le ministère de la Défense. Des discussions sont actuellement en cours». 

«Une atteinte à nos secrets de fabrication militaire»

Qui pourrait se positionner pour le rachat de cette entreprise, qui affichait en 2020 un chiffre d’affaires à 13,7 millions d’euros? Une offre concrète est d’ores et déjà sur la table, depuis la fin du mois de mars. Elle émane d’un ardent défenseur du «Made in France»: l’ancien Ministre de l’Economie, du Redressement productif et du Numérique Arnaud Montebourg. «Il est inacceptable que Segault passe sous le contrôle de Flowserve, car cette prise de contrôle créerait un monopole étranger sur certaines pièces critiques de nos centrales nucléaires, ainsi qu’une atteinte à nos secrets de fabrication militaire», s’insurge le président des Équipes du Made in France dans un message publié mardi 11 avril sur le réseau social professionnel LinkedIn.

Contacté par L’Usine Nouvelle, l’homme politique socialiste s’inquiète d’une potentielle «perte de contrôle» de cet acteur tricolore stratégique. En cause: l’US Patriot Act de 2001, une loi antiterroriste votée dans la foulée des attentats du 11 septembre, qui autorise le gouvernement américain à accéder sans autorisation judiciaire aux données informatiques des entreprises qui ont un lien, de près ou de loin, avec les Etats-Unis. «De l’espionnage légalisé», commente Arnaud Montebourg. En interne, chez Segault, on mentionne une autre source d’inquiétude: la norme Itar, véritable outil de domination commerciale qui permet de facto au gouvernement américain de bloquer une vente d’armes dans la mesure où certains composants américains sont utilisés dans sa fabrication. Une hypothèse pas si baroque, si l'on se souvient du blocage par Washington de la vente de Rafale à l’Égypte en 2018.

Une offre de rachat sur la table

Dans ce contexte, Arnaud Montebourg invite le gouvernement à prendre les dispositions nécessaires pour bloquer la vente de Segault. Dans une lettre à l’adresse de ministère de l’Economie en date du 31 mars et qu’il a rendue publique, il affirme se tenir prêt à «financer l’acquisition de Segault» par le biais du Fonds souverain privé pour l’industrie et l’agriculture, un projet en cours de création à l’initiative des Équipes du Made in France et du fonds d’investissement hexagonal Otium Capital. Il espère avoir levé «300 millions d’euros minimum à l’été».

Pour l’heure, Velan a opposé une fin de non-recevoir à l’offre formulée par Arnaud Montebourg et Otium Capital. «Velan ne souhaite pas remettre en cause le processus d’OPA dont ils sont la cible, sauf contrainte», indique le directeur général d’Otium Capital François Durvye, joint par L’Usine Nouvelle. Lors des questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, mardi 11 avril, la ministre déléguée au Commerce, Olivia Grégoire, a assuré que «bien sûr, cette opération va être soumise à la procédure de contrôle des investissements étrangers». Pour François Durvye, la question n’est pas tant d’actionner le décret «Montebourg» de 2014, mais «de le dire suffisamment fort» pour pousser l’entreprise canadienne à la table des négociations.

Antoine Vermeersch avec Hassan Meddah

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