Elle est cofondatrice d’Isla, un collectif qui promeut le zéro déchet dans la mode. Il est data analyst chez PayFit, une start-up qui propose un logiciel de paie en ligne. Au premier abord, rien ne lie Paula Menéndez Pausa et Loïc Bontemps. Pourtant, en 2017, étant l’un à l’Institut supérieur d’électronique de Paris (Isep), l’autre à l’Institut national des sciences appliquées (Insa) de Lyon (Rhône), ils font partie des vingt étudiants ingénieurs lauréats du programme Talents numériques organisé par Huawei. Lancé en 2011, ce concours récompense les élèves ayant proposé une solution innovante mêlant enjeux sociétaux et transformation numérique.
En guise de trophée, les vainqueurs s’envolent pour deux semaines en Chine, un voyage financé par le géant des télécoms chinois (194 000 salariés dans 170 pays et régions, 111 milliards d’euros de chiffre d’affaires). Balade dans Pékin, découverte de la gastronomie locale, hébergement dans des hôtels luxueux, les journées réglées comme du papier à musique ont tout du séjour culturel classique. Huawei en profite aussi pour organiser une visite guidée de son campus de Shenzhen. Véritable ville dans la ville avec son propre réseau de transport, ses salles de sport et ses « mini-hôpitaux », le campus accueille plus de 30 000 salariés du groupe. De quoi mettre des étoiles dans les yeux des étudiants européens.
« C’était vraiment une opération séduction pour générer chez nous un effet “waouh”, pour qu’on en parle autour de nous à notre retour », analyse Loïc, étonné d’avoir également eu droit à des cours sur les télécoms. Une compétence clé de Huawei, alors que l’État décourage désormais les opérateurs français de faire appel l’industriel dans le déploiement de la 5G en France. Paula, elle, garde le souvenir d’une expérience enrichissante et dépaysante, qui lui « a permis d’en apprendre plus sur le travail au sein de l’entreprise et sur la culture chinoise ». Interrogé, Huawei indique que le programme Talents numériques a été étendu à tous les étudiants s’intéressant au digital lors de son édition 2020.
Recherche active de partenariats
À l’image d’entreprises comme Microsoft ou Bouygues, Huawei affirme depuis plusieurs années sa proximité avec l’enseignement supérieur français, qui forme les futurs professionnels de l’intelligence artificielle, des big data et des télécoms. Au cours des derniers mois, Polytech Nice Sophia (Alpes-Maritimes), l’École supérieure des technologies industrielles avancées (Estia), à Bidart (Pyrénées-Atlantiques), et l’École supérieure de génie informatique (Esgi), à Paris, ont intégré la Huawei ICT Academy, qui compte désormais une dizaine d’écoles [lire l’encadré ci-dessous]. « Lancé en 2013, ce programme a été conçu pour créer un pont entre le monde académique et celui de l’entreprise dans le but de préparer les talents de demain aux défis technologiques auxquels feront face les secteurs privé et public », nous indique un porte-parole du groupe.
La société est également impliquée dans un laboratoire de recherche de Polytech Nice Sophia dédié au traitement des signaux, de l’image et du son pour les caméras embarquées des téléphones. Et, toujours à Sophia Antipolis, elle s’est rapprochée en 2019 d’Eurecom, une école d’ingénieurs affiliée à Télécom Paris, avec l’établissement d’une chaire de recherche sur la 6G. Eurecom est bien connue du directeur de la R & D de Huawei, Merouane Debbah. Il y a été professeur pendant quatre ans avant de rejoindre CentraleSupélec où il y est aussi chercheur. C’est lui qui développe les centres de recherche de Huawei dans l’Hexagone, qui en compte désormais six.
L’entreprise tente de se rapprocher du plateau de Saclay, à cheval sur l’Essonne et les Yvelines. Haut lieu de l’ingénierie française, il abrite notamment les cinq écoles de l’Institut polytechnique de Paris. Si Huawei n’a aucun partenariat industriel avec l’X, il sponsorise depuis décembre 2018 l’AX-China Huawei Fellowship. L’association d’anciens élèves de l’X aide financièrement les Chinois souhaitant intégrer l’école.
Un ancien président de l'X au conseil d'administration de Huawei
J’ai été étonné, car Jacques Biot [président exécutif de l’École polytechnique de 2013 à 2018] mettait vraiment en avant la souveraineté nationale et le savoir-faire industriel à la française.
— Un élève de Polytechnique
À la fin octobre, l’équipementier télécoms a nommé Jacques Biot, le président exécutif de l’École polytechnique de 2013 à 2018, à la tête du conseil d’administration de Huawei France. Ce choix de carrière interroge un élève de Polytechnique, contraint de s’exprimer sous couvert d’anonymat à cause du devoir de réserve auquel sont soumis les membres de l’école. « J’ai été étonné, car il mettait vraiment en avant la souveraineté nationale et le savoir-faire industriel à la française », témoigne-t-il.
Un autre diplômé évoque, lui, un coup de maître avec l’embauche de ce fin connaisseur du monde ingénieur au carnet d’adresses bien fourni : « Jacques Biot a noué des connexions universitaires lorsqu’il était à la tête de l’X. Et il fait partie du corps des Mines, dont les membres sont à la tête d’entreprises du CAC 40, mais aussi très implantés dans les administrations et les cabinets ministériels. Cela pourrait évidemment ouvrir de nouvelles portes à Huawei. »
Les relations sont plus étroites avec Télécom Paris, dont l’enseignement est au cœur de l’activité du géant chinois. Dès 2017, l’école, alors encore membre du réseau ParisTech, a signé une convention de partenariat avec Huawei alliant conférences, formations et simulations d’entretiens d’embauche avec les équipes RH du fabricant de téléphones. Dans un document sur les relations entreprises de l’école publié en février 2019, Huawei apparaît dans le top 20 des recruteurs d’étudiants de Télécom Paris, aux côtés de Thales, Dassault, Microsoft et Google.
Méfiance de l’État français
En novembre 2019, l’école a bénéficié d’un don de 700 000 euros de Huawei, ainsi que d’une proposition de partenariat sur cinq ans dans l’optique, la communication et les réseaux télécoms. Montant : 3 millions d’euros. Un rapprochement alors soumis à l’accord du ministère de l’Économie (ministère de tutelle de l’école) par le biais du haut fonctionnaire de défense et de sécurité (HFDS), dont le rôle est de veiller au respect des intérêts économiques français dans les partenariats industriels. Contacté par L’Usine Nouvelle, le HFDS nous a confié avoir rendu un avis négatif sur ce partenariat, qui ne s’est pas concrétisé.
Télécom Paris n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. L’école avait déjà reçu un premier avis négatif de l’État par le passé. Directeur de cabinet de Fleur Pellerin, la ministre déléguée aux PME, à l’Innovation et à l’Économie numérique de 2012 à 2014, Sébastien Soriano, l’ancien président de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep), se remémore avoir été contacté par Télécom Paris, à la recherche de conseils sur un potentiel partenariat avec Huawei : « Nous leur avions suggéré de ne pas s’engager avec ce groupe. »
Le géant chinois suscite l’inquiétude du gouvernement français, notamment depuis qu’il est soupçonné d’espionnage industriel par les États-Unis. Créé pour surveiller les mouvements de Huawei sur le sol français, un groupe de travail baptisé Cerbère confirme cette crainte. Mis en place par Matignon depuis 2015, il réunit six ministères, les services de renseignement et de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). Cette défiance n’a pas empêché la multinationale d’installer sa première usine de production hors de Chine à Brumath (Bas-Rhin), à quelques encablures de Strasbourg. Surveillé, mais pas rancunier ?
La France, territoire d’innovation du groupe
- Première implantation en France en 2003
- 1 000 salariés
- 6 centres de R & D à Sophia Antipolis (Alpes-Maritimes), Grenoble (Isère), Paris et Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)
- 300 chercheurs
(Source : Huawei)
Quatre enseignants ou dirigeants d'écoles passés chez Huawei
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Jacques Biot, président du conseil d’administration de Huawei. L’ancien président de Polytechnique a pris la tête du conseil d’administration de Huawei France en octobre 2020. Il a succédé à François Quentin, diplômé de Télécom Paris et administrateur de Télécom Paris alumni, l’association des anciens élèves de l’école.
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Merouane Debbah, directeur de la R & D de Huawei. Diplômé en physique appliquée à l’ENS Paris-Saclay, le directeur de la R & D de Huawei est aussi chercheur au Large networks and systems group, un laboratoire mixte de l’université Paris-Saclay, du CNRS et de CentraleSupélec, où il est également professeur.
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David Gesbert, professeur à Eurecom et membre du conseil consultatif de l’institut européen de R & D de Huawei. Responsable de la chaire industrielle dédiée à la 6G lancée par Eurecom avec Huawei, David Gesbert est également membre du conseil consultatif de l’institut européen de R & D de Huawei, situé à Louvain, en Belgique.
- Marios Kountouris, principal chercheur de la chaire Huawei d’Eurecom. Diplômé de Télécom Paris et titulaire d’un doctorat avec Eurocom, l’ingénieur télécoms a été enseignant pendant sept ans à CentraleSupélec avant d’intégrer Huawei, de 2015 à 2019, en tant que chercheur sur la 5G et 6G. Depuis, il a rejoint Eurocom où il est principal chercheur de la chaire Huawei.
Avec la Huawei ICT Academy, un pied dans les écoles
En France, une dizaine d’écoles sont partenaires du programme Huawei ICT Academy et une centaine ont passé la certification auprès de Huawei ou de partenaires de formation européens. À Polytech Nice Sophia (Alpes-Maritimes), l’une des écoles partenaires, Huawei dispense des formations gratuites auprès de professeurs sur la 5G ou le cloud. « Ils nous ont également fait don de quelques dizaines de milliers d’euros de matériel et organisent des conférences sur la 5G », précise Alexandre Caminada, le directeur de l’école. À l’École supérieure des technologies industrielles avancées (Estia), située à Bidart (Pyrénées-Atlantiques), l’accord concerne notamment l’intervention de professionnels de l’entreprise sur des sujets liés au big data, à l’internet des objets et à l’intelligence artificielle. Dans un communiqué, Huawei affirme « présenter [s]es technologies et produits TIC aux étudiants du monde entier ».



