Depuis le 2 janvier, les salariés d'Amazon doivent revenir au bureau cinq jours par semaine, contre trois auparavant. 3M, Dell, L3Harris... Les mouvements de réduction des jours de télétravail sont légion outre-Atlantique. «En France, le télétravail s'est installé avec la crise Covid de manière un peu désorganisée. Désormais, les entreprises remettent de l'ordre dans leurs pratique», observe Benoît Serre, le vice-président délégué de l'Association nationale des DRH.
Le cas de l'éditeur de jeux vidéo Ubisoft a connu un écho retentissant : une grève a éclaté en France après une demande de la direction, en septembre, de revenir trois jours minimum par semaine au bureau. D'autres ajustements souvent moins spectaculaires sont encours, en particulier quand le curseur en faveur du télétravail avait été poussé un peu trop loin. Négociés juste après la crise Covid, en 2021 et en 2022 pour trois ans, beaucoup d'accords d'entreprise arrivent à expiration.
Un nouvel accord chez Engie
Chez Engie, un nouvel accord a été signé en décembre pour deux ans. Dans l'ancienne formule, les salariés disposaient de deux jours de télétravail par semaine, et de 45 jours flottants sur l'année, afin de faire jusqu'à trois jours de télétravail par semaine. Le nouveau texte leur attribue une enveloppe mensuelle de dix jours, avec une alternance entre semaines de deux et trois jours de travail à distance. Il entrera en vigueur à l'été 2025.
En 2022, le fabricant de fenêtres de toit Velux avait opté pour un maximum de trois jours de télétravail par semaine dans sa société de vente. «Mais nous avons constaté des aspects négatifs : le sentiment d'appartenance à l'entreprise se délitait, l'accueil des nouveaux arrivants était plus compliqué, tandis que le travail en commun sur des projets fonctionnait mieux en présentiel », indique Timothée Chauveau, le responsable des ressources humaines senior chez Velux. Au 1er janvier 2025, l'entreprise a modifié sa charte sur le télétravail pour aboutir à une alternance de deux et trois jours de télétravail sur deux semaines.
Léger coup de frein
Un coup de frein est également pressenti chez Renault, où un accord était soumis à signature fin 2024 pour une entrée en vigueur au 1er septembre 2025. Jusqu'ici, les salariés pouvaient avoir jusqu'à trois jours de télétravail par semaine, en plus d'une enveloppe de 35 jours par an. Ce sera bientôt deux jours par semaine, avec une enveloppe inchangée. L'entreprise souhaitait une formule plus équilibrée pour favoriser les moments de partage et la créativité. Des aménagements spécifiques sont parfois prévus pour les familles monoparentales et les aidants, pour plus de télétravail. Chez Engie et Velux, des mesures ont aussi été prises pour lisser la présence des salariés sur site et éviter l'engorgement des bureaux en flex office, des salles de réunion, du restaurant d'entreprise ou même des ascenseurs. Les salariés de Velux doivent par exemple être forcément présents le lundi ou le vendredi. Depuis le premier semestre 2024, L'Oréal demande à ses salariés de ne pas passer plus de deux vendredis par mois en télétravail. Certaines initiatives de retour au bureau ne découlent pas de nouveaux accords.
Délégué syndical central CFDT chez Stellantis, Benoît Vernier y observe des demandes très localisées pour que des équipes reviennent davantage en présentiel, notamment pour travailler sur des projets, sans remise en cause de l'accord existant. « Il n'y a pas de changement de notre approche du télétravail, qui propose des modes d'organisation flexibles. Nous l'appréhendons avec pragmatisme selon nos besoins. Les changements locaux répondent tout à fait à cette philosophie », considère Aude Blanc, la DRH France du constructeur automobile.
Un élément d'attractivité majeur
Deux facteurs compliquent toutefois un retour au bureau de grande ampleur en France. Primo, certaines directions ont réduit leur empreinte immobilière et ne disposent plus d'un bureau par salarié. Secundo, le télétravail est devenu un élément d'attractivité majeur. Selon une étude de l'Apec publiée en mars 2024, près de 70 % des cadres pratiquant le télétravail seraient mécontents si on réduisait leur nombre de jours de travail à distance, un quart chercherait même à changer d'entreprise...
Dans les entreprises où le recours au télétravail était resté limité, les accords révisés sont parfois mieux-disants. Les syndicats d'Airbus se félicitent d'un accord, en vigueur depuis septembre, qui apporte davantage de souplesse. Le précédent impliquait trois jours de présence sur site par semaine. Avec un jour de congé, férié ou de déplacement, la possibilité de faire du télétravail se limitait donc à un jour par semaine. Ce n'est plus le cas avec les nouvelles règles qui autorisent à télétravailler en moyenne deux jours par semaine sur un mois. Le nouvel accord donne l'occasion aussi de faire des demi-journées de télétravail, augmente le travail à distance de 15 à 30 jours par an et comprend la possibilité de télétravailler depuis un autre lieu que le domicile principal en France.
UN OBSTACLE AUX PROMOTIONS
Le télétravail, meilleur ennemi du salarié ? En réduisant sa possibilité d’avoir des conversations informelles et de faire preuve de leadership dans les réunions, ralentirait-il son avancement dans sa carrière ? L’hypothèse est probable, à en croire une étude du fournisseur américain de données, Live Data Technologies, dévoilée l’année dernière. Fondée sur un échantillon de 2 millions de cadres, elle indique que les chances de promotion des travailleurs à distance sont réduites de 31 % par rapport à celles des salariés passant une bonne partie de leur temps dans les locaux de leur entreprise. Près de 6% de ces derniers ont reçu une promotion en 2023, contre moins de 4% des travailleurs à distance. En France, une étude du cabinet de recrutement Robert Half, réalisée en juillet auprès de 500 employeurs français, montre que près des deux tiers d’entre eux estiment que la présence au bureau a un impact sur la chance, pour un salarié, d’obtenir une promotion.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025



