Cinq jours après la recommandation européenne, la Haute Autorité de Santé (HAS) a accordé le 2 février son feu vert au vaccin du laboratoire anglo-suédois AstraZeneca et de l’université d’Oxford. Le couac ? La France ne le recommande pas pour le moment pour une utilisation chez les personnes de plus de 65 ans. Idem dans d’autres pays européens.
"Il manque des données pour les personnes de plus de 65 ans, données qui arriveront dans les semaines qui viennent", avait justifié Dominique Le Guludec, la présidente de la HAS, ajoutant que plusieurs études cliniques sont en cours pour fournir ces données. Un loupé qui empêche de vacciner les personnes âgées pourtant jugées prioritaires dans la campagne de vaccination, AstraZeneca ne les ayant pas suffisamment incluses dans ses essais cliniques menés à travers le monde.
Le droit de regard des pays où se déroulent les essais
Pourtant, "les essais cliniques sont réglementés de manière européenne, assure l’avocat associé Xavier Marchand du cabinet Franklin. Ils doivent comporter une population représentative, par sexe ou groupes d’âges, de ceux susceptibles d’utiliser le médicament. En principe, le test de l'effectivité du vaccin contre le Covid-19 a été fait sur l’ensemble de la population, y compris les personnes de plus de 65 ans, dans des proportions équivalentes à leur proportion moyenne dans la population européenne".L’Union européenne, qui avait pourtant passé dès août 2020 un contrat de pré-commandes à AstraZeneca, n’aurait-elle pas pu veiller au grain ? Pas forcément, car ce sont principalement les pays où se déroulent les essais – le Royaume-Uni et le Brésil dans le cas présent – qui interviennent. "Ces Etats ont leur mot à dire, car pour qu’un essai clinique intervienne sur leur sol, il faut que leurs comités d’éthique et agences du médicament donnent leur feu vert sur la soumission du dossier complet de l'essai clinique, précise Mirella Laguerre, consultante en stratégie de développement clinique. Ils peuvent demander des éléments complémentaires, voire refuser l'essai, car ils se préoccupent avant tout de la sécurité des patients".
Les fabricants dédouanés de certaines de leurs responsabilités
Or les contrats de pré-commandes passés avec les laboratoires pharmaceutiques depuis six mois et rendus partiellement publics ces derniers jours par l’Union Européenne – comme celui avec Sanofi et GSK dévoilé le 8 février - comportent une particularité: "les fabricants ne sont pas responsables des éventuels dommages causés au patient, observe Xavier Marchand. Ces contrats prévoient bien que ce sont les États qui assumeront les responsabilités dans l’hypothèse où le vaccin aurait des effets secondaires non prévus". On comprend mieux la prudence de la France à ne pas vacciner les plus de 65 ans avec un produit qui n’aurait pas été suffisamment testé sur eux.
Il se sera finalement écoulé à peine un an entre l’apparition des premiers cas de Covid-19 en Chine et l’autorisation des premiers vaccins dédiés, ceux de Pfizer-BioNTech et de Moderna, au mode d’action, l’ARN-messager, différent du mode vecteur d’AstraZeneca.
Dès lors, les conditions de déroulement de ces tests sur l’homme, menés dans un temps record, n’ont-elles pas été exceptionnelles ? "Les études cliniques se déroulent normalement pour ces vaccins, assure Mirella Laguerre. Certes, la mise en place de ces essais s’est effectuée rapidement, ce qui inquiète certains, mais il faut savoir qu’on connaissait déjà, dans le cas de l’ARN-messager, cette technologie depuis une dizaine d’années, même si elle n’avait pas retenu l’attention avant pour les vaccins, qui recouraient généralement aux méthodes "traditionnelles" (virus atténués, inactifs, purifiés etc.). La différence, c’est la situation d’urgence sanitaire amenée par le Covid-19: comme tous les pays sont concernés, il y a une sorte de priorisation en termes d'essais cliniques et d’autorisation de ces vaccins".
Le numérique s'invite dans les essais cliniques
Face aux restrictions de déplacement et mesures sanitaires imposées par le Covid-19, les initiatives de digitalisation d’une partie de la réalisation des essais cliniques se sont accélérées, ce qui amène les autorités et industriels à s’adapter. Les CRO, entreprises de recherche clinique sous contrat, "innovent dans ce domaine, en optimisant la gestion électronique des essais cliniques, aussi bien dans la collecte des données, leur gestion et leur analyse, que dans le parcours du patient, observe l’experte. Par exemple, la téléconsultation vient remplacer certains rendez-vous de suivi du patient avec le médecin du centre de l’essai. De manière générale, elle se développe très bien en France; de nombreuses start-up innovent dans ce domaine en développant des outils dédiés". Prochaine étape : mettre en place le consentement éclairé électronique, le "eConsent", qui permettrait en partie au patient de recevoir des informations sous forme interactive, avec des vidéos pour comprendre les enjeux de l’essai. Pendant la pandémie, l’autorité de santé américaine, la FDA, autorise le consentement électronique lorsqu'il est impossible ou peu pratique de l'obtenir en face à face. En Europe, certains pays comme la France ne l'acceptent pas encore pour des aspects liés à la protection des données et de la vie privée.
Reste un autre défi. Alors que le recrutement de patients pour des essais cliniques est déjà complexe en temps normal, a fortiori encore plus pour des vaccins qui requièrent des milliers voire dizaines de milliers de candidats en un temps très court, car ils sont souvent liés à des maladies saisonnières comme la grippe, les français Sanofi, Valneva et l’Institut Pasteur pourraient avoir des difficultés de recrutement pour leurs propres tests sur l’homme de produits, qui arriveront quasiment un an après leurs concurrents… "Il y aura peut-être un impact sur le recrutement des participants à leurs essais, notamment les phases 3 ; tout dépendra du pourcentage des populations déjà vaccinées par les autres vaccins déjà autorisés", observe Mirella Laguerre.
Gaëlle Fleitour, avec Simon Chodorge



