Reportage

Catapultes, hôpital, cabines... En maintenance, le porte-avion Charles de Gaulle se refait une beauté

En arrêt technique à Toulon, le porte-avion Charles de Gaulle rénove une partie de ses équipements clés. L’équipage met la main à la pâte alors que le navire doit pouvoir appareiller avant le 1er janvier 2024.

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A quai depuis mai, le Charles de Gaulle doit appareiller d'ici janvier.

Cinq ans après l’arrêt technique majeur réalisé à la moitié de sa vie, le porte-avion Charles de Gaulle est de nouveau en chantier à l’Arsenal de Toulon. Ce passage en cale sèche n’a rien d’anormal et a lieu tous les 5 ans. Appelée «Indisponibilité pour entretien intermédiaire» (IEI) par la Marine Nationale, il s’agit d’une révision approfondie qui permet d’entretenir en profondeur les équipements embarqués. L'Usine Nouvelle s'y est rendue pour une visite. 

Près de 2 000 personnes et 180 entreprises sont impliquées dans cette opération en préparation depuis 3 ans. Le groupe français Naval Group est à la manœuvre aux côtés des marins du porte-avion, qui participent aussi eux aux travaux. Des grues, des échafaudages et les allers-venues incessants des marins et ouvriers... Passés les contrôles de sécurité qui protègent le chantier, le quai d’armement fourmille d’activité. Au centre, des préfabriqués empilés sur deux étages forment comme un petit immeuble face au colosse d’acier.

Au milieu de l’agitation, le capitaine de vaisseau Georges-Antoine Florentin, fait le tour des équipes. A 46 ans, l’officier a pris le commandement du porte-avion en juillet 2023. «L’objectif est de redonner du potentiel aux installations du bateau et d’améliorer les conditions de vie à bord», indique ce dernier.

Démarré par des journées de 8 heures six jours par semaine, le chantier vient de passer en 2x8 pour tenir le délai imparti. Unique porte-avion français, le Charles de Gaulle doit appareiller le 1er janvier prochain au plus tard. Il ne faut pas trainer. «Cet IEI a la même intensité technique que l’arrêt technique majeur de mi-vie», glisse l’un des ingénieurs militaires de l’Arsenal, pleinement conscient des 1,8 million d’heures de travail prévues sur à peine 8 mois.

Si Naval Group assure la maîtrise d’œuvre du chantier, les marins effectuent les travaux basiques comme le remplacement de l’huile des circuits bateau. D’autres militaires de l’Arsenal s'occupent d’opérations plus complexes, comme le remplacement de bielles ou de pistons sur l’appareil de propulsion. La sécurité incendie est elle aussi assurée par la centaine de pompiers du bord.

Enlever les coquillages pour consommer moins d'énergie

Mécanique, électricité, radioprotection… Dans l’un des préfabriqués, des officiers-mariniers expérimentés analysent les travaux en cours pour éviter les risques. À côté, d’autres officiers contrôlent certaines opérations inhabituelles, comme l’ouverture des vides, ces espaces scellés dans la coque du porte-avion qui ne sont ouverts que pour réaliser des travaux.

Il faut dire que les tâches sont nombreuses, rien qu’à l’extérieur. A commencer par la peinture du navire sur l’équivalent de quatre terrains de football. Dans la cale sèche, les ouvriers ont également débarrassé la coque des algues et coquillages lors d’un grand carénage. Plus hydrodynamique, le Charles de Gaulle nécessitera moins d’énergie pour naviguer à vitesse équivalente, ce qui permettra d’économiser son cœur nucléaire.

Porte avionThibaut Chereau/Usine Nouvelle
Porte avion Porte avion

La coque a été repeinte et débarrassée des algues et crustacés.

À l’intérieur aussi, les travaux sont intenses. A peine le temps de franchir la passerelle qu’arrivent le bruit des scies à métaux et l’odeur des soudures. Dans le dédale de couloirs du navire s’étirent des gaines électriques à raccorder et des tuyaux d’aération provisoires. Le commandant Florentin nous emmène dans le hangar d’aviation situé sous le pont d’envol. D'une surface de 4 600 m², ce dernier accueille habituellement des dizaines de Rafale Marine. Pour l’heure, un trou d’une dizaine de mètres de long sur plusieurs de large a été aménagé au centre du hangar.

Hangar porte avionThibaut Chéreau/Usine Nouvelle
Hangar porte avion Hangar porte avion

Le hangar des Rafale accueille le chantier de remplacement des bouilleurs à eau douce.

Ce passage prévu dès la conception du porte-avion va permettre aux équipes de remplacer l’un des bouilleurs du bord. Cette machine permet de fabriquer de l’eau douce à base d’eau de mer pour les 2 000 membres d’équipage, mais surtout pour créer la vapeur nécessaire aux deux catapultes du pont. Au total deux des quatre bouilleurs seront remplacés, ce qui permettra d’augmenter de 50% la quantité d’eau douce produite à bord.

Un nouvel hôpital optimisé

Nous reprenons notre voyage dans les entrailles du navire jusqu’à l’hôpital du bord. Complètement démonté puis reconstruit, le lieu n’est plus qu’une grande boîte de tôles. Naval Group utilise la réalité augmentée pour faciliter la tâche des ouvriers. Équipés d’un casque numérique, ces derniers peuvent voir où identifier les emplacements des gaines et tuyaux à faire passer sans attendre la fin du gros œuvre, ce qui représente un gain de temps considérable.

Hopital CDGThibaut Chéreau/Usine Nouvelle
Hopital CDG Hopital CDG

En plein chantier, l'hôpital du porte-avion est entièrement reconstruit.

Âgés de plus de 20 ans, les deux blocs opératoires vont laisser la place à une salle hybride plus ergonomique. «Nous allons optimiser le parcours des patients, indique le médecin-chef Gautier, à la tête de l’hôpital du Charles de Gaulle. Le temps gagné permettra d’augmenter leurs chances survie en cas d’accident grave.» Préfigurant celle du porte-avion qui succèdera au Charles de Gaulle, la nouvelle salle d’opération combinera deux tables d’opération, un scanner ainsi que l’équipement pour l’anesthésie. Elle permettra aussi de pratiquer la radiologie interventionnelle, qui évite la chirurgie en accédant aux organes par des trous de petite taille. L'hôpital comptera 6 lits, dont 4 peuvent accueillir des patients en réanimation.

Parmi les travaux emblématiques en cours, la révision des deux catapultes (américaines) du pont d’envol est elle aussi en cours. En 22 ans de service, ces dernières affichent plus de 30 000 lancements à plus de 220 km/h. Ouvertes sur 75 mètres, ces dernières ont été dégraissées et inspectées. Une fois leur étanchéité et leurs réglages effectués, elles pourront de nouveau envoyer les Rafale vers le ciel.

PATC/Usine Nouvelle
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Longue de 75 mètres la catapulte est entièrement révisée.

Notre dernière étape sur le chantier du Charles de Gaulle pourrait paraître anecdotique et pourtant… La Marine a débuté la rénovation des cabines de l’ensemble de l’équipage. La tâche est énorme et ne sera terminée qu’en 2027. «Le navire a été conçu dans les années 1980 et les conditions de logement sont sans commune mesure avec ce qu’il se fait aujourd’hui, indique le commande Florentin. La rénovation des espaces de vie est un sujet important pour être efficace en opération avec des conditions de vie plus agréables.» Alors que les frégates récentes proposent des postes d’équipage de 6 places pour les marins les moins gradés, le Charles de Gaulle possède des cabines qui peuvent atteindre 12 couchages. La rénovation comprend aussi les salles à manger, toilettes et douches. Elle doit permettre de maintenir l’attractivité du bateau auprès des nouveaux engagés.

Modifiée après l’épidémie de Covid-19 qui avait touché un millier de marins en 2020 la ventilation va de nouveau évoluer. La climatisation va être installée sur l’ensemble du bâtiment pour rendre la navigation moins éprouvante à l’équipage, quand la température peut atteindre 35 à 40°C dans les coursives lors des navigations tropicales.

CabinesThibaut Chéreau/Usine Nouvelle
Cabines Cabines

L'ensemble des cabines sera refait d'ici 2027 avec l'ajout de la climatisation.

Alors que le successeur du Charles de Gaulle est attendu pour 2038, la question du prolongement du Charles de Gaulle après cette date agite la classe politique. La prolongation de sa durée de vie pourrait permettre à la France de disposer en permanence d’au moins un porte-avion en mer. Au final, cette décision reposera sur l’état des cuves des deux réacteurs nucléaires à eaux pressurisées K15 du Charles de Gaulle. Si l'arrêt technique actuel permet de leur redonner du potentiel avec le remplacement d’une partie de la tuyauterie et des vannes, il faudra patienter jusqu’en 2027 pour être fixé sur leur état. A cette date, le prochain arrêt technique majeur du navire prévoit l'ouverture des cuves pour contrôler les témoins d’irradiation qu’elles contiennent. La durée de vie restante du Charles de Gaulle sera alors connue.

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