Avec le Covid-19, le travail sens dessus dessous

La crise du Covid-19 bouleverse les manières de travailler. Confinés ou en chômage partiel, télétravailleurs volontaires ou malgré eux, tout a changé pour beaucoup de salariés. Pour combien de temps ?

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Si nombre d’usines sont en baisse d’activité, celle d’Kolmi-Hopen, un fabricant angevin de masques FFP2, fonctionne 24 heures sur 24 depuis le début de la crise sanitaire.

"Rien ne sera plus comme avant", assurent déjà les prophètes professionnels qui analysent les effets de l’épidémie de Covid-19 sur l’économie et la société mondiale. S’il est un domaine où rien n’est déjà plus comme avant, c’est bien celui du travail. En quelques jours, à peine quelques semaines, les entreprises ont dû réagir et adapter leur organisation du travail, qu’elles recourent au télétravail massif, au chômage partiel ou qu’elles doivent revoir les processus de production pour intégrer les nécessités de la distanciation sociale et les impératifs gestes barrière. L’industrie automobile a été l’une des premières à réagir, PSA et Renault ayant très rapidement fermé leurs usines. Mais toutes n’ont pas pris des décisions aussi radicales.

Course contre la montre

Depuis le 16 mars, date de l’annonce du confinement de la population par Emmanuel Macron, le président de la République, il n’est plus possible d’aller travailler comme si de rien n’était. Dix jours plus tard, le 26 mars, dans une note de conjoncture, l’Insee synthétisait : "Un tiers [des salariés] environ serait en activité sur le lieu habituel de travail, un tiers en télétravail et le dernier tiers en chômage partiel." Pour Philippe Contet, le directeur général de la Fédération des industries mécaniques, "40 % des entreprises effectuent au moins la moitié de leur activité normale, 20 % font moins que cela et le reste est à l’arrêt".

Même si elles s’y étaient préparées théoriquement, tout va alors très vite pour les entreprises. Certains dirigeants estiment que l’urgence est de maintenir l’activité "coûte que coûte", dans le respect des règles annoncées. C’est le choix d’Éric Burnotte, le directeur général d’Alliansys, un sous-traitant de l’électronique, qui explique ne pas avoir souhaité demander de chômage partiel pour ses salariés, car ce n’est pas, selon lui, "la meilleure solution pour rebondir ensuite". Il a adapté le fonctionnement de sa société, fermé la cantine, distribué des masques, exigé un lavage régulier des mains avec du gel hydroalcoolique… et créé un poste d’officier de la sécurité, chargé de vérifier que les mesures de protection sont appliquées consciencieusement.

Travailler avec la peur

D’autres ont dû fermer leurs usines le temps de se réorganiser. C’est notamment le cas de Safran, qui a, pendant plusieurs jours, procédé à une désinfection de ses installations industrielles. Là encore, le but était d’assurer la sécurité des personnes qui continuaient à travailler sur les sites de production. Quelques jours plus tôt, au Creusot (Saône-et-Loire), des salariés avaient demandé à exercer leur droit de retrait par crainte pour leur santé.

Alors que le confinement prévaut, il faut rassurer ceux qui viennent travailler et qui, légitimement, peuvent s’inquiéter. "La peur de la contamination est très présente dans les métiers de contact, avec l’angoisse de transmettre le virus à ses proches", observe Vincent Caux, psychologue clinicien au sein de l’Institut d’accompagnement psychologique et de ressources (IAPR), une filiale du cabinet de consultants Oasys. "Les salariés s’interrogent sur le sens de leur travail. Certains se demandent pourquoi ils doivent prendre des risques alors que leurs collègues confinés ont la possibilité de télétravailler. Cela peut créer de véritables tensions dans les collectifs de travail", prévient-il.

Le télétravail "coûte que coûte"

Le télétravail généralisé est la grande nouveauté de la période. S’il avait connu un bond lors des grèves contre la réforme des retraites à la fin de 2019, le phénomène concernait surtout la région parisienne et salariés et indépendants réussissaient à se rendre sur leur lieu de travail épisodiquement. Avec l’instauration du confinement, il est devenu massif et de longue durée. Quelque 47 % des Français, âgés de 24 à 54 ans, déclarent pouvoir exercer leur travail depuis leur domicile, selon une étude réalisée par Ipsos pour la Société française d’assurances multirisques (Sfam).

Pour certains, c’est entré dans les mœurs, notamment chez Dropbox, comme en témoigne Thibaut Champey, le directeur général France : "Si la flexibilité d’organisation est dans nos habitudes, le télétravail général n’est pas notre mode de fonctionnement courant." Pour que cela se passe bien et pour maintenir l’esprit de groupe, il mise sur la création de rituels, mais aussi sur la flexibilité. Dans l’entreprise californienne, salariés et managers remplissent un document intitulé "Work with me", dans lequel chacun explique son "mode d’emploi", les règles à suivre pour bien travailler avec lui.

Toutes les entreprises n’avaient pas cette culture avant la crise sanitaire. Le directeur informatique de Paprec, Anton Diaconu, a dû acquérir en urgence 300 ordinateurs portables quand son directeur général lui a annoncé la mise en place du plan pandémie. Les commandes ont été passées un dimanche matin et "nous sommes allés les chercher immédiatement là où des stocks étaient disponibles", précise-t-il.

Tous les salariés n’ont pas cette chance. Selon l’étude de la Sfam, plus d’un Français sur deux utilise son matériel personnel pour travailler à distance. Ils font partie de la cohorte des salariés qui "télé-bricolent" ou "télé-improvisent", quand le télétravail requiert une réelle organisation et une culture de confiance. Emmanuelle Léon, professeure de management à l’ESCP Business school – qui, comme d’autres institutions, a gratuitement mis en ligne un cours sur le management du télétravail –, prévient : "Le lien humain doit être encore plus fort que d’habitude. À distance, il ne faut pas se contenter d’une relation uniquement fondée sur le business."

En télétravail, en chômage partiel ou sur le lieu de travail en respectant les règles de la distanciation sociale, il faut cultiver le lien, d’autant plus qu’aux difficultés professionnelles s’ajoute le climat angoissant lié au virus. Dès le début de l’épidémie, un salarié de De Reu Décolletage, à Achiet-le-Grand (Pas-de-Calais) a été mis en arrêt, puis hospitalisé pour un cas probable de Covid-19. Dans une équipe de 30 personnes, tout le monde se connaît. "Nous avions le moral dans les chaussettes, un tiers de l’effectif est resté et nous avons produit a minima durant une semaine", raconte le PDG, Joffrey de Reu, qui a depuis renforcé les mesures de distanciation.

Dialogue social

Pour garder le contact, certaines entreprises comme GRDF et Ipsen ont choisi un moyen plutôt innovant : le podcast. L’énergéticien propose tous les jours, à 7?heures, trente minutes d’émission avec des témoignages des équipes de terrain et des bonnes pratiques. De son côté, le laboratoire Ipsen propose un programme où les salariés peuvent venir raconter de leur quotidien au travail ou écouter un programme musical. Le tout a été pensé pour accompagner les salariés qui télétravaillent. Si ces outils de communication peuvent jouer un rôle dans le maintien du sentiment d’appartenance, c’est un outil beaucoup plus institutionnel, le dialogue social, qui pourrait avoir un effet sur la cohésion des entreprises.

C’est du moins ce qu’observe Fabien Guimbretière, le secrétaire général de la FGA-CFDT, le syndicat des métiers de l’agro­alimentaire et de l’agriculture : "Selon une chambre patronale, les dirigeants qui ont dédaigné les syndicats ces dernières années s’en mordent les doigts parce qu’ils n’ont pas d’interlocuteurs organisés avec qui parler des solutions à mettre en œuvre." Chez l’usineur Mecachrome, les représentants du personnel sont venus un jour de fermeture des usines s’assurer de la réalité des mesures de sécurité mises en place avant le retour des salariés. Pour son président, Christian Cornille, "discuter avec eux permet de trouver les meilleurs compromis". Beaucoup de discussions ont d’abord été informelles, puis il a fallu régulariser les accords en convoquant le comité social et économique (CSE). Souvent en visioconférence ou en formation réduite.

Avenir incertain

Et après ? Que restera-t-il de tous ces changements dans l’organisation du travail quand le Covid-19 ne sera plus qu’un mauvais souvenir ? Raphaële Nicaud, conseillère en gestion des talents et en transformation de la fonction RH chez Mercer, l’assure, "les événements liés à l’épidémie accélèrent les changements dans la façon de travailler". Cette épreuve apportera plus de télétravail, plus d’autonomie, plus de flexibilité, avec des entreprises qui seront plus soucieuses encore du bien-être de leurs salariés. Dans son ouvrage "L’État-providence" (Grasset, 1986), François Ewald montrait que la philosophie de la protection sociale était indissociable des découvertes de Louis Pasteur. Quel monde naîtra de l’après-Covid-19 ?

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