De l’extérieur, c’est légèrement trompe-l’oeil. On sent bien un héritage du passé, le site SL Lab d’Essilor, à Ligny-en-Barrois (Meuse) étant un berceau historique du spécialiste français des verres ophtalmiques, fusionné depuis 2018 avec le lunetier italien Luxottica. Les premiers murs ont poussé ici, dans la Meuse, en 1867 avec la société Essel, laquelle s’était associée en 1972 avec l’entreprise Silor. Mais les vastes bâtiments laissent à penser que leurs murs abritent des lignes de production dernier cri et entièrement automatisées. Ce n'est pas toujours le cas.
Le contraste est ainsi saisissant dans l’unité de production de verres spéciaux. 81 salariés s’y affairent avec minutie, dans de petits ateliers séparés, et manipulent les produits le plus souvent à la main. Les convoyeurs automatiques se font discrets, les machines sont actionnées directement pour la plupart. De l’unité, unique dans le périmètre industriel mondial d’Essilor, sortent chaque année environ 80 000 verres ophtalmiques, dont la moitié expédiée à l’export, ciblant des personnes atteintes d’extrême myopie et d’hypermétropie.
L’usine détient même des records mondiaux de verre, avec une correction allant jusqu’à -108 en myopie, sachant que la myopie considérée comme extrême démarre à partir de -16 ! «A -108, on ne voit qu’à 1 millimètre, c’est proche de la cécité», illustre Prûne Marre, directrice générale d’Essilor France. En hypermétropie, le site est parvenu jusqu’à une correction de +90, sachant que la barre critique sur ce segment démarre à partir de +8 ! Alexandra Léonardi, responsable de l’activité Verres spéciaux d’Essilor indique «qu’environ 1 personne sur 1000 en France souffre de tels défauts visuels», résultant souvent de maladies ou de conséquences médicales de type AVC ou tumeurs, ou encore découlant de complications pour certains bébés prématurés.
Essilor Dans l'unité de verres spéciaux d'Essilor à Ligny-en-Barrois (Meuse), les opérateurs travaillent les verres essentiellement à la main en raison de leur technicité. (Crédit:Essilor).
Le groupe évoque de l’artisanat de haute précision pour parvenir à ce type de produit. «Fabriquer des verres correcteurs demande jusqu’à 65 étapes de fabrication», mais ces produits spécifiques requièrent jusqu’à «six verres assemblés en un seul pour répondre aux besoins visuels du porteur, c’est de la fabrication hors catalogue», poursuit Alexandra Léonardi. En comparaison, les verres standards, produits aussi sur le site mais à des volumes quatre fois plus importants, nécessitent des délais de fabrication d’un ou deux jours avec un usinage à la chaîne. Pour les verres spéciaux, le délai s’étend de une à deux semaines, avec des vérifications de chaque article, un par un.
Trois ans de formation obligatoires pour les salariés avant d'être autonomes
Dans les ateliers, opérateurs et techniciens scrutent, manipulent doucement, avec de gestes d’une extrême précision, et demeurent bien souvent imperturbables à l’entourage direct. Alain Mathieu, directeur de l’usine, souligne que chaque salarié est passé par «trois ans de formation obligatoire, par tutorat» avant de devenir autonome dans l’unité, et que tous sont «polyvalents. Ils ne sont pas affectés à un seul poste mais tournent dans la semaine voire dans la même journée». Dans l’atelier de surfaçage, où sont polis les palets de plastique pour former les verres et déterminer les corrections initiales, le nombre d’outils différents saute aux yeux. «Nous avons 9000 outils dans l’unité», sourit Alain Mathieu, précisant que face à certaines commandes inédites «nous sommes obligés de les fabriquer nous-mêmes».
Essilor L'unité de verres spéciaux d'Essilor abrite 9000 outils, dont une très grande partie au coeur de l'atelier de surfaçage. (Crédit: Essilor).
Dans la partie assemblage, le collage des différentes parties de verre pour la conception d’un seul verre ophtalmique intégrant les bonnes corrections, les opérateurs progressent avec une minutie et une patience infinies. Les étapes sont longues et éprouvantes pour ne pas négliger la moindre aspérité ou poussière, et demandent un œil particulièrement aguerri. Comme les verres ophtalmiques standards, les produits spéciaux bénéficient aussi d’ateliers de vernissage, ainsi que de coloration ou d’anti-reflets selon les options requises par les porteurs et leurs ophtalmologues, lesquels transfèrent directement au site leurs prescriptions.
Une croissance à deux chiffres pour les verres spéciaux d'Essilor
Depuis la création de l’unité, en 2014, 300 000 verres spéciaux au total sont déjà sortis des lignes de production. La cadence actuelle de 80 000 unités devrait passer à 100 000 par an à moyen terme, selon les ambitions de la direction du site et pour répondre à la demande. Alexandra Léonardi se félicite d’une «croissance à deux chiffres pour ces ventes de verres spéciaux», mais sans en dévoiler davantage. Pour le moment, Essilor n’envisage pas le déploiement d’une unité similaire sur un autre de ses sites industriels dans le monde. «Le choix, pour le moment, est de conserver ici les savoir-faire, et de faire grandir les équipes actuelles», conclut encore Alexandra Lénonardi.
Essilor 80 000 verres ophtalmiques sortent chaque année des lignes de production de l'unité de verres spéciaux d'Essilor, chacun étant contrôlé plusieurs fois individuellement. (Crédit: Essilor).



