Après le Covid-19, comment les industriels de Saint-Nazaire se préparent à l'onde de choc

A Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), la construction navale conserve pour l’instant son plan de charge, mais la filière aéronautique se prépare à souffrir durement.

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Covid-19 oblige, les paquebots ont été mis à l’arrêt dans le monde, comme le "Celebrity Apex", bloqué à quai de longues semaines aux Chantiers de l'Atlantique.

Le "Celebrity Apex" s’éternise à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Ce paquebot de 306 mètres de longueur devait larguer les amarres dès le lendemain de sa livraison à l’armateur Celebrity Cruise, le 27 mars. Mais le Covid-19 s’est invité à bord. Simultanément, sur toutes les mers du globe, la pandémie a figé l’intégralité de la flotte de paquebots. Certains y ont vu une remise en question profonde de cette forme de tourisme de masse, en croissance continue depuis plusieurs décennies. À Saint-Nazaire, où la construction navale représente 3 200 emplois directs et plus de 11 000 en sous-traitance, l’inquiétude est plus relative. "Nous n’avons enregistré aucune annulation de commande à ce stade", indiquait fin juin la direction des Chantiers de l’Atlantique, qui confirme le plan d’embauches d’apprentis prévu avant la crise. De même, aucun investissement prévu n’est remis en cause, dont le grand portique, élément clé de la productivité du chantier.

Le ton général diffère donc de l’alarmisme affiché chez Meyer Werft, le concurrent allemand, qui a annoncé d’importantes réductions d’effectifs. "Les Chantiers de l’Atlantique ont abordé la crise avec un bon carnet de commandes et une activité diversifiée dans le militaire et les énergies marines", note François Janvier, délégué CFE-CGC de l’entreprise. La commande d’une sous-station électrique pour le champ éolien offshore d’EDF à Fécamp (Seine-Maritime) a été confirmée. Avec le lancement de la construction des pétroliers-ravitailleurs pour la Marine nationale et la perspective, plus lointaine, de construction du deuxième porte-avions français, la sinistrose post-déconfinement s’estompe. Mais les négociations vont bon train pour échelonner les livraisons, la priorité des armateurs étant de remettre en marché les paquebots stationnés. Ainsi, le "Virtuosa", qui devait être livré à l’automne à l’armateur italo-suisse MSC, le sera peut-être plus tard.  Le planning de construction des onze paquebots livrables jusqu’en 2025 devrait être respecté.

Dans ce contexte, on en oublierait presque Fincantieri. La Commission européenne devait trancher en avril sur une prise de participation majoritaire du groupe italien au capital des Chantiers de l’Atlantique. À ce jour, le chantier naval reste détenu à 84 % par l’État français et chacun semble s’en satisfaire à Saint-Nazaire.

Secousse chez Airbus et ses sous-traitants

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La situation est autrement plus inquiétante dans la filière aéronautique, sans que l’on mesure encore l’intensité de la secousse à venir. Airbus compte 7 000 salariés dans ses trois usines de l’estuaire de la Loire, dont celle de Montoir-de-Bretagne, où l’on assemble les tronçons centraux et avant des avions, et l’unité Stelia Aerospace toute proche, fabriquant des panneaux et des éléments de tuyauterie. Ces sites ont réduit la voilure d’un tiers, les cadences passant de 60 à 40 A 320 par mois, quand l’A 350 s’est replié de 10 à 6 unités par mois.

Airbus Saint-Nazaire, qui employait 600 intérimaires en décembre, n’en comptera quasiment plus en fin d’année. Le nombre de prestataires venus de chez Altran, Alten ou Infosys, principalement sur des fonctions d’ingénierie, a baissé de moitié. La CFE-CGC met en garde contre des réductions d’effectifs "trop rapides". Il est également vital, selon elle, de maintenir la sous-traitance à flot dans la perspective d’une reprise. "Le site de Saint-Nazaire a doublé ses effectifs en dix ans, et s’est donné beaucoup de mal pour cette montée en compétences", rappelle Vincent Le Claive, délégué CFE-CGC d’Airbus à Saint-Nazaire, qui soulignait fin juin que le projet d’une nouvelle ligne d’assemblage 4.0, un démonstrateur industriel intégré pour la production des prochaines générations d’A 320, était maintenu.

Chez les sous-traitants, l’activité a baissé dans les mêmes proportions, voire davantage pour ceux qui œuvraient pour Safran et Boeing sur le 737 Max. Alain Leroy, le président du groupement d’industriels Neopolia, évoque une activité divisée par deux. Il pointe l’épineuse question des réserves de composites, sujets à des dates de péremption. Airbus Saint-Nazaire fait appel à Simra, qui a récemment annoncé des mesures sur l’emploi, à Derichebourg, ISS et Daher, pour la fabrication et l’installation de matelas isolants. Ce dernier a vu une partie de son activité rapatriée par Airbus. Chez Bene Solutions, usineur historique du bassin nazairien, l’activité aéronautique est à l’arrêt. Depuis trois ans, cette entreprise coopérative de 100 salariés s’était pertinemment diversifiée vers le spatial, la défense et l’énergie. Mais l’aéronautique comptait encore pour 50 % de son activité, "ce qui crée un fort climat d’incertitude", note Loïck Anger, son président.

Une diversification salutaire

Les syndicats s’inquiètent pour l’avenir de Man Energy Solutions, mis en vente par le groupe VAG. Ce site industriel de 600 salariés fabrique de gros moteurs pour la production électrique et la navale. "L’industrie de Saint-Nazaire a le mérite de s’être diversifiée", tempère Bruno de Larauze, le président du groupe de logistique industrielle Idéa, fort de 1 000 salariés. Le dirigeant évoque la bonne tenue du trafic portuaire pendant la crise, notamment dans l’agroalimentaire.

La montée en puissance de l’usine GE, fabricant des éoliennes offshore de 12 mégawatts, est un nouveau moteur de l’activité industrielle locale. Sur la raffinerie voisine de Donges, Total a confirmé un plan d’investissement de 350 millions d’euros dans les deux ans pour produire un carburant moins soufré. "Il y a trente ans, rappelle Bruno de Larauze, quand les Chantiers de l’Atlantique éternuaient, c’est tout le bassin d’emploi qui tombait malade. Ce n’est plus le cas."

Neopolia sur tous les fronts

"Nous avons mis en place une cellule d’écoute pour les chefs d’entreprise", indique Alain Leroy. Le président de Neopolia, groupement de sous-traitants des principaux secteurs industriels de Saint-Nazaire, ne cache pas son inquiétude pour les PME de l’aéronautique. Pour autant, Neopolia ne manque pas de projets pour la reprise. Le groupement travaille sur une plate-forme industrielle collaborative dédiée à la construction navale, pour des navires de plus de 95 mètres pour lesquels les capacités de production sont rares en France. Le projet de cargo à voiles Neoline, notamment, serait proche de l’aboutissement. Dans les énergies marines renouvelables (EMR), Neopolia planche sur un navire de transfert d’équipage devant desservir les champs éoliens et possiblement propulsé à l’hydrogène. Neopolia s’implique d’ailleurs dans un projet plus vaste de fourniture d’hydrogène. La question technique de l’injection d’hydrogène dans des moteurs à piston mobilise en particulier Man Energy Solutions et Mecachrome. L’un des marchés clé gagné par des membres de Neopolia fut la construction du hub EMR de GE à Montoir, mené par le groupe local Charier. Ils ont également gagné collectivement un contrat d’outillage avec Thales.

 

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