Le PDG d'Air Liquide le reconnaît volontiers. En annonçant ce 23 mars un objectif de neutralité carbone pour 2050, Benoît Potier décrit le projet comme "extrêmement ambitieux pour une industrie aussi consommatrice que la nôtre". Avec des émissions directes (scope 1) et indirectes (scope 2) établies en 2020 à 32,5 millions de tonnes équivalent CO2, Air Liquide a du pain sur la planche. Mais le groupe français spécialiste des gaz industriels compte y mettre les moyens, en projetant, en particulier, d’investir 8 milliards d’euros jusqu’en 2035 dans l’hydrogène décarboné. Avec la ferme intention de transformer ces efforts en réel potentiel de croissance puisque Air Liquide espère dans le même temps tripler son chiffre d’affaires lié à l’hydrogène, en le portant à plus de 6 milliards d’euros d’ici à 15 ans.
Scopes 1 et 2
Actuellement, les émissions directes et indirectes d’Air Liquide sont à peu près réparties de manière équitable. Celles du scope 1, d’un total de 15,3 millions de tonnes équivalent CO2, représentent 47% de l’ensemble, dont 27% pour la seule production d’hydrogène. Air Liquide produit aujourd’hui l’essentiel de ses volumes à partir de reformage de méthane à la vapeur (SMR), un procédé particulièrement émetteur. La cogénération pèse de son côté 15%. Côté scope 2, comptant pour 53% de l’ensemble (17,2 millions de tonnes), il s’agit des émissions liées aux besoins en électricité et vapeur pour les unités de séparation des gaz de l’air (ASU), qui permettent la production d’oxygène, d’azote, d’argon et des gaz rares.

- 99.36+4.37
13 Avril 2026
Pétrole Brent contrat à terme échéance rapprochée$ USD/baril
- 658.25+5.07
Mars 2026
Phosphate diammonique (DAP)$ USD/tonne
- 69.4+7.26
Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en dollars$ USD/baril
Objectif de -33% en valeur absolue
Air Liquide a conservé son engagement de réduire entre 2015 et 2025 de 30% son intensité énergétique, objectif basé sur un indicateur spécifique d’intensité carbone, mesurant le kilogramme d’équivalent CO2 par rapport à chaque euro de résultat opérationnel courant avant amortissement. Désormais, le groupe va plus loin en s’engageant à réduire de 33%, cette fois en valeur absolue, ses émissions de scope 1 et 2 entre 2020 et 2035.
Trois leviers seront actionnés. Air Liquide mise d’une part sur la gestion de ses actifs, notamment avec leur modernisation, d’autre part sur les technologies du captage et du stockage de CO2, et enfin sur un recours accru aux énergies renouvelables pour les besoins de ces unités de production. "Ces leviers contribueront à hauteur d’un tiers chacun", précise Benoît Potier.
L’hydrogène, axe central
L’axe central pour le déploiement de cette stratégie vers la neutralité carbone sera l’hydrogène. Depuis 2014, Air Liquide a engagé 600 millions d’euros dans le développement de son infrastructure hydrogène, quasi exclusivement tournée vers les besoins pour la mobilité. Désormais, avec 8 milliards d’investissements ambitionnés jusqu’en 2035, le groupe porte son ambition "à grande échelle", souligne Benoît Potier et dans tous les marchés possibles. Le PDG parle ainsi d’une "très forte accélération" de sa production d’hydrogène "à base d’énergies renouvelables" et de "technologies d’électrolyse essentiellement".
Captage et stockage
Pour la production d’hydrogène d’Air Liquide aujourd’hui, qui s’élève à 1,2 million de tonnes par an, Benoît Potier explique que le groupe détient "53 unités SMR dans le monde, de tailles différentes. Certaines sont petites, pour les besoins dans la chimie ou le traitement thermique, et d’autres sont beaucoup plus importantes pour le raffinage. Ces 53 unités vont continuer de produire. Pour celles pour lesquelles cela aura du sens, nous pourrons installer des unités de captage de CO2 pour baisser les émissions". Sur ces 53 unités installées, 10, implantées dans des pays comme l’Arabie Saoudite, les Etats-Unis, les Pays-Bas et la Belgique, représentent environ 60% des émissions et pourraient ainsi être des priorités.
Sur ce sujet du captage et du stockage, il faudra aussi "une configuration optimale. Pour une unité qui récupère du CO2, il faut soit utiliser ce CO2 dans nos propres marchés", comme les boissons gazeuses ou l’agroalimentaire notamment, soit "s’associer avec d’autres industriels, comme des aciéristes et des chimistes, pour pouvoir fédérer ensemble des émissions, et ensuite conditionner ce CO2, par liquéfaction ou mise sous pression, et l’emmener vers des zones de stockage offshore, par bateau, ou onshore, par camion", précise encore Benoît Potier. Ajoutant qu’Air Liquide est positionné sur toute cette chaîne depuis l’amont. Pour le stockage, le groupe sera plus dépendant de spécialistes, notamment pour le stockage dans d’anciens champs de pétrole ou de gaz, où il faudra assurer l’étanchéité.
électrolyse et extensions des marchés
Autre priorité d’investissements : l’électrolyse, pour les nouvelles unités. Air Liquide voit très grand dans ce domaine, avec des capacités à horizon 2035 de 3 Gigawatts (GW). Actuellement, le groupe dispose d’une unité de 1,2 MW au Danemark et d’une de 20 MW à Bécancour au Canada. Air Liquide est aussi engagé dans le projet français H2V pour l’implantation de 2 unités de 100 MW chacune.
En termes de marché, Air Liquide estime qu’à l’horizon 2030 un peu plus de la moitié de la demande en hydrogène émanera des clients de la grande industrie pour décarboner les processus de production et comme source énergétique. 40% des volumes devraient être écoulés à travers les applications pour l’énergie et la mobilité, comme les trains, les flottes captives ou encore l’aéronautique. Les 10% restants seraient plutôt utilisés par l’industriel marchand (gaz en bouteilles), en particulier l’électronique.
Délicat scope 3
Demeure ensuite le délicat scope 3, ces émissions indirectes liées au cycle de vie des produits et qui se sont élevées à 19,5 millions de tonnes pour Air Liquide en 2020. Si le groupe les comptabilise, il lui est plus difficile de s’engager sur des chiffres. Guy Salzgeber, directeur général adjoint, responsable du développement durable indique que « au fur et à mesure que le monde va se décarboner, le scope 3 va s’améliorer. Mais nous travaillons sur ce sujet avec nos fournisseurs en amont et aussi avec nos clients en aval pour les réduire ».



