Alors qu’une soixantaine d’élus ont appelé à un moratoire sur la 5G, le gouvernement a décidé de s’en tenir à son calendrier en organisant les enchères de fréquences, comme prévu, le 29 septembre prochain. De quoi donner le coup d’envoi de cette nouvelle génération de mobiles en France et laisser entrevoir la commercialisation des premiers services à la fin de l’année. Ce lancement s’inscrit dans une deuxième vague mondiale de déploiement après celle qui a débuté en avril 2019 aux États-Unis et en Corée du Sud. La généralisation de la 5G à l’échelle de la planète est en marche. À qui va-t-elle profiter ?
La 4G a redistribué les cartes en faveur du chinois Huawei, devenu en 2017 numéro un mondial des réseaux télécoms. Ce bouleversement a conduit à la consolidation de tous les équipementiers télécoms occidentaux autour de deux acteurs : le suédois Ericsson, qui a racheté Nortel et Marconi, et le finlandais Nokia, qui a absorbé Siemens Networks et Alcatel-Lucent. Quant aux japonais NEC et Fujitsu, ils se sont repliés sur leur marché local.
Les Chinois sur la touche ?
La 5G semble inverser le mouvement, donnant à Ericsson, Nokia et autre NEC l’occasion de prendre leur revanche. Ses enjeux de sécurité de par son rôle pivot dans des domaines stratégiques comme les transports, l’énergie et la santé en font l’objet d’une bataille géostratégique inédite. États-Unis, Australie, Nouvelle-Zélande, Japon, Inde, Royaume-Uni... Les pays sont de plus en plus nombreux à exclure les équipementiers chinois.
Rien de tel en France. La loi sur la sécurité des réseaux mobiles, adoptée à l’été 2019, se contente de subordonner l’utilisation d’équipements télécoms à une autorisation préalable de l’Anssi, l’Agence nationale de sécurité des systèmes d’information. Mais dans les faits, son application revient au même. Ainsi Free s’est vu refuser le recours à Huawei en complément de Nokia. Le casse-tête s’annonce particulièrement douloureux pour SFR et Bouygues Telecom. Le premier a le malheur de faire appel à Huawei dans la 4G en partage avec Nokia et le second avec Ericsson. Ils sont contraints techniquement de reconduire Huawei dans la 5G qui, dans sa construction actuelle, s’appuie sur la 4G pour fonctionner. Mais l’Anssi a prévenu : les autorisations seront accordées pour une durée limitée et ne seront pas renouvelées. Tous les équipements de Huawei devront être retirés d’ici à 2028.
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Nokia et Ericsson dans la course
"La course est lancée entre Nokia et Ericsson pour remplacer les plaques 4G de Huawei chez SFR et Bouygues Telecom, affirme Serge Ferré, consultant télécoms au cabinet Gerson Lehman Group. Le gagnant remportera le marché de la 5G. L’affaire est une question de sous. Qui proposera le meilleur package financier ? Retirer les équipements de Huawei et les remplacer coûte cher aux opérateurs..." Au niveau mondial, Ericsson émerge comme le grand gagnant de la 5G avec à ce jour plus de 100 contrats, ce qui le met en tête de la course devant Huawei et Nokia. Un succès que Stéphane Téral, analyste au cabinet LightCounting, attribue à la transformation menée à la tête du groupe depuis 2016 par son PDG, Börje Ekholm.
Cette convalescence contraste avec les difficultés persistantes de Nokia. En témoigne le plan de suppression de plus de 1 200 postes annoncé en France, dont 80 % en R&D. Mais Stéphane Téral voit l’équipementier finlandais en capacité de remonter la pente. "L’arrivée cet été de Pekka Lundmark à la tête du groupe en remplacement de Rajeev Suri va changer la donne, explique l’analyste. Il y a trois ans, Ericsson était dans la même situation. On parlait même d’un potentiel rachat par Samsung, mais l’arrivée de Börje Ekholm a été efficace. Avec sa présence de bout en bout dans les réseaux, Nokia reste aujourd’hui le seul équipementier comparable à Huawei. Et il possède un joyau en R & D : le célèbre Bell Labs."
Samsung, un sérieux challenger
La bataille de la 5G pourrait révéler deux surprises. La première viendrait de Samsung. Connu surtout pour ses smartphones, le groupe coréen fait figure de sérieux challenger de Nokia et Ericsson dans les réseaux. Le méga contrat de 6,6 milliards de dollars en cinq ans remporté auprès de l’opérateur américain Verizon l’a replacé dans la course, lui donnant le statut d’une troisième alternative crédible à Huawei. Sa montée en puissance dans les équipements télécoms est fulgurante. De 3 % en 2017, sa part de marché a grimpé à 10 % en 2019, selon le cabinet Omdia. Sa discrétion ne l’empêche pas d’afficher l’ambition d’atteindre 20 % en 2020. De quoi menacer de près Nokia.
L’autre surprise résiderait dans l’irruption de nouveaux acteurs à la faveur du développement d’équipements au standard OpenRAN, construits par du logiciel sur des matériels banalisés. Le concept d’équipements ouverts et interchangeables est soutenu par des opérateurs comme AT & T, Vodafone, Telefonica, Orange et Verizon pour réduire les coûts et favoriser la liberté de choix. Trois nouveaux entrants, tous américains, entendent bousculer ainsi le marché : Altiostar, Mavenir et Parallel Wireless. "Sans le bannissement de Huawei, ces trois sociétés ne connaîtraient pas l’ascension actuelle, estime Stéphane Téral. Leurs carnets de commandes explosent, représentant un manque à gagner important pour Ericsson, Huawei, Nokia, Samsung et ZTE." Comme quoi, rien n’est figé dans les télécoms.



