Aux Forges de Froncles en Haute-Marne, l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) a loué un hangar qu’elle a réaménagé en remplaçant la toiture amiantée, mais surtout en construisant une rampe de 80 mètres inclinée à 12 % pour tester le démonstrateur du futur funiculaire qui sera chargé de transporter les colis de déchets radioactifs à 500 mètres sous terre, si la tranche 1 du site Cigéo voit le jour à Bure (Meuse/Haute-Marne).
Ce transport sur câble est un maillon essentiel pour l’exploitation du futur site de stockage de déchets nucléaires. Il devra emprunter une descenderie de 500 mètres, puis un tunnel de 4,2 kilomètres de long et de 8 mètres de diamètre pour alimenter les zones de stockage du site de Bure jusqu’au sous-sol du Bois Lejuc. Il avancera à la vitesse de 2,55 m/s, soit environ 10 km/h.
Cigéo travaille depuis une dizaine d’années sur le moyen d‘acheminer les déchets nucléaires. A cette époque, l’Andra a choisi après un dialogue compétitif d’attribuer un contrat de conception et de réalisation de ce funiculaire à l’entreprise iséroise Poma, plutôt qu’à l’autrichien Doppelmayr. Les deux spécialistes du transport par câble (téléphériques et funiculaires de montagne, ville, tourisme) étaient les seuls candidats.
Cinq ans de tests en amont
Les premiers tests ont commencé il y a cinq ans. Et surtout, le choix d’un funiculaire plutôt qu’un ascenseur ou un automoteur a été motivé par le fait qu'il « apportait davantage de garanties en termes de sûreté », explique Cyril Briancourt, ingénieur responsable des essais qualificatifs du funiculaire pour l’Andra. Ces essais ont nécessité un investissement de 9,7 millions d’euros, une somme conséquente, mais à relativiser au regard du coût global du projet Cigéo, compris entre 1 et 1,5 milliard d’euros depuis 1991. « En fin d’année, nous allons déposer la demande d’autorisation de création (DAC) dont l’instruction devrait durer environ trois ans », prévoit Frédéric Plas, directeur du projet Cigéo à l’Andra. Si l’autorisation du projet au titre du code de l’environnement est accordée, un décret du Conseil d’Etat devrait intervenir vers 2026. Après une phase industrielle pilote, l’exploitation pourrait commencer autour de 2040.
Des essais in situ sur le freinage
Dans la halle des Forges de Froncles, le démonstrateur avance de quelques mètres dans la pente, puis freine brutalement. Le choix de ce site pour pratiquer les essais en mode normal et dégradé est lié à la proximité avec le laboratoire souterrain de l’Andra à Bure. Ce démonstrateur à échelle 1 est testé sur le site depuis le début de l’année et jusqu’à cet été sur ses capacités à freiner. Le funiculaire est lesté de sa charge utile maximum (130 tonnes), en plus son propre poids de 80 tonnes. Trois types de freinage sont testés: l’arrêt d’urgence, l’affaissement du châssis sur les rails et en dernier recours les butoirs escamotables.
Olivier Cognasse Cyril Briancourt, ingénieur de l'Andra en charge des essais du funiculaire.
Les essais élémentaires en labo ont commencé, puis ont été validés avec le Cetim. Ils ont permis de tester plusieurs matériaux, notamment pour les plaquettes des freins d’arrêt d’urgence (FAU) et du frein ultime de secours (AUS), tout comme ceux recouvrant les butoirs escamotables. Après cette validation, il a donc été possible d’engager les essais en dynamique. Une équipe de Poma est sur place en permanence. « La machine se gèrera seule en cas d’incendie, elle détectera et assurera l’extinction », précise-ton à l’Andra.
Des essais sont effectués avec de l’huile sur la voie, des rails sectionnés, le câble arraché… « Avec ces essais, on peut démontrer que tout fonctionne normalement et cela donne beaucoup de retour d’expérience aux équipes de Poma et nous-mêmes, précise Cyril Briancourt. Nous avons pu qualifier tous les systèmes de freinage, toutes les plaquettes et éliminer certains matériaux. Et c’est un des premiers équipements de Cigéo que l’on peut réellement voir en conditions réelles. »
17 kilomètres de câbles pour le funiculaire de Bure
Pour répondre aux standards applicables en matière de sûreté nucléaire notamment, le contrôle-commande du funiculaire implémente quatre systèmes indépendants et redondants. Dans les faits, si le funiculaire dépasse de 8% la vitesse normale, un premier freinage doit se déclencher; si l'excès de vitesse passe à 13%, c’est le second système et « si on a raté tous les capteurs, ce qui ne doit jamais arriver », l’ultime solution, ce sont les butoirs qui arrêtent la machine dans un vacarme assourdissant.
Sur le site Cigéo, le funiculaire sera équipé de poulies de 3,36 mètres de diamètre - comme dans les stations de ski - avec un câble de 17 km et de 42 mm d’épaisseur qui supportera une tension de deux fois 26,5 tonnes. Le fonctionnement est assuré par deux moteurs de 440 kW. Une gare haute, pour placer les colis sur l’appareil, et une gare basse pour les acheminer sont prévues. Le funiculaire devrait effectuer le trajet en une demi-heure.
Olivier Cognasse L'Andra continue à creuser des galeries dans le laboratoire de Bure
Le débat sur la sécurité de Cigéo persiste
Que l’on soit pour ou contre le nucléaire, il faudra bien choisir un jour une solution pour le stockage des déchets. Entre la solution transitoire de la Hague - avec un stockage qui ne peut durer que quelques décennies - et Cigéo, avec un stockage pour des dizaines de milliers d’années, la décision finale n’a pas encore été prise. Le second fait l’objet d’oppositions depuis le lancement du projet. L’un de ces opposants n’est autre que l’auteur de BD Etienne Davodeau qui, dans « Le droit du sol », raconte sa marche de 800 kilomètres pour relier la grotte de Pech Merle dans le Lot au futur site de Bure dans la Meuse, deux mémoires bien différentes laissées par les humains. Il rencontre Bernard Laponche, ancien ingénieur du CEA qui assure que « ce projet n’est pas bon sur les plans technique et de sûreté… Les débats publics qui ont eu lieu à différentes reprises, et dernièrement en 2018 et 2019, ont permis de mettre en évidence de fortes faiblesses techniques […]. » Les responsables de l’Andra, qui n’ont pas été interrogés par l’auteur, défendent au contraire leur projet au nom de la sécurité. « Le Bassin parisien est une des zones les plus stables, même en remontant à plus de 1 million d’années, argumente Frédéric Plas. Ce bassin existe depuis 160 millions d’années sans aucune sismicité et cette roche argileuse ne se déforme pas. Ceux qui ont pensé au stockage géologique sont des géologues. Ils ont une vision du temps en millions d’années. En Finlande et en Suède, ils ont également opté pour le stockage en profondeur, mais dans le granit. Et en stockant à 500 mètres de profondeur, on évite l’érosion. »



