L'occasion est historique de créer une nouvelle filière industrielle. La crise climatique pousse les États à développer massivement l’hydrogène décarboné comme substitut aux énergies fossiles là où l’électrification atteint ses limites. Il faut remonter à la crise pétrolière de 1973 et le choix de la France pour le nucléaire, pour retrouver une telle opportunité.
Le pays est bien décidé à s’en saisir. Le 8 septembre, le gouvernement a annoncé une stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène bas carbone doté de 7,2 milliards d’euros sur dix ans. "Nous allons passer à la production de l’hydrogène décarboné à échelle industrielle avec 6,5 gigawatts (GWH) de capacités d’électrolyse installées d’ici à 2030 et développer une filière compétitive d’électrolyseurs en France", a annoncé Barbara Pompili, la ministre de la Transition écologique. Le gouvernement espère aussi créer entre 50 000 et 150 000 emplois directs et indirects dans le pays.

La France n’est ni la première, ni la seule à faire ce pari. L’Allemagne a dévoilé en juin un ambitieux plan hydrogène de 7 milliards d’euros pour installer 10 GWH d’électrolyse d’ici à 2040, plus 2 milliards d’euros de partenariats avec des producteurs étrangers, le Maroc notamment, avec l’ambition affichée de devenir leader mondial des équipements. Le Portugal, lui, veut dédier entre 5 % et 8 % de son électricité verte à la production d’hydrogène d’ici à 2050, et a prévu d’y investir 1 milliard d’euros. L’Espagne a un plan de 8,9 milliards d’euros avec un objectif d’installer 4 GW d’électrolyse d’ici à 2030. L’Italie et l’Autriche vont respectivement miser 4 et 2 milliards d’euros. Au nord des Pays-Bas, les entreprises et gouvernements des provinces de Groningue et de Drenthe ont élaboré un plan de 2,8 milliards d’euros pour créer une vallée de l’hydrogène.
Contrer les électrolyseurs chinois

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La Commission européenne soutient le mouvement. Le 8 juillet, elle s’est fixé un objectif de 6 GWH de capacités d’électrolyse installées en Europe d’ici à 2024 et 40 GWH d’ici à 2030. Pour l’atteindre et développer les usages, elle investirait entre 180 et 470 milliards d’euros d’ici à 2050. La concurrence internationale s’annonce très rude. Le Japon, qui veut devenir la première société hydrogène, a déjà investi 1,5 milliard d’euros en R & D en six ans. En Corée du Sud, le gouvernement et le secteur privé se sont engagés à investir plus de 2 milliards d’euros dans une économie hydrogène axée sur la mobilité. Précurseurs, en Californie notamment, les États-Unis marquent le pas. Mais le danger vient, à nouveau, de Chine. Pékin, qui veut 230 millions de véhicules à pile à combustible sur les routes d’ici à 2030, produit aussi les électrolyseurs les moins chers, jusqu’à - 80 %, du marché. Un sacré atout dans la bataille mondiale qui s’engage pour ramener le coût de production de l’hydrogène vert, aujourd’hui entre 5 à 10 euros le kilogramme, à celui de l’hydrogène gris, issu du gaz naturel, entre 1 et 1,50 euro le kg, l’électrolyse représentant la moitié des coûts de production. Le reste dépend du prix de l’électricité.
Bien décidée à ne pas se laisser inonder par des électrolyseurs chinois, comme elle l’est par les panneaux photovoltaïques, la France a axé son plan hydrogène sur le développement d’une filière d’électrolyseurs made in France via la construction notamment de gigafactories. Un pari ambitieux, qui passe par le développement simultané d’une demande pérenne pour de l’hydrogène décarboné, dans l’industrie et les transports lourds, et du passage à l’échelle des technologies existantes. "La France fait un pari de 7 milliards extrêmement audacieux, mais nous avons les entreprises pour le faire", a expliqué Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie. De fait, l’association France Hydrogène, ex-Afhypac, compte 213 membres, dont 97 PME-PMI, 28 grands groupes industriels, 7 industriels utilisateurs et 11 laboratoires, écoles et centres de recherche. Tous ne sont pas français. Et à y regarder de plus près, on trouve cinquante pionniers tricolores engagés dans des projets concrets et des productions industrielles, sur lesquels Bruno Le Maire peut effectivement compter pour développer une équipe de France de l’hydrogène [retrouvez-les de la page 34 à la page 56].
Une équipe de France présente sur toute la chaîne
Ces acteurs économiques sont présents sur toute la chaîne de valeur. Les premières unités de production d’hydrogène vert vont sortir de terre grâce à Engie et EDF, mais aussi à des start-up comme Lhyfe et H2V Industry. Les grands constructeurs, à l’image d’Alstom et de PSA, et de plus petits comme Safra et Gaussin, convertissent déjà leurs gammes de véhicules grâce à une équipe très fournie d’équipementiers, tels Mahytec, Symbio, Faurecia et Plastic Omniun, produisant réservoirs et piles à combustible. La navigation n’est pas en reste grâce à des EODev et autre Nexeya qui développent des groupes hydroélectrogènes et stations flottantes, pour ports et navires, sous la poussée d’un CMA CGM avide de décarboner ses conteneurs et porte-conteneurs. Le bâtiment et les zones isolées peuvent aussi compter sur des innovateurs tels Sylfen et HDF Energy pour fournir des solutions d’alimentation électrique stationnaire autonome et intégrée. Tous peuvent s’appuyer sur les pétroliers et les gaziers pour développer des infrastructures ad hoc. La France dénombre aussi, bien sûr, quelques fabricants d’électrolyseurs, notamment McPhy, amenés à jouer un rôle central dans le développement de la filière. Même si, pour l’instant, les précieux équipements sont plutôt produits en Allemagne et en Italie que dans l’Hexagone.
Pour prendre leur place dans le marché mondial de l’hydrogène vert, la France possède certains atouts. De grands patrons comme Jean-Pierre Clamadieu, le président d’Engie, et Jean-Dominique Senard, celui de Renault, croient dur comme fer que le temps est aux investissements, et non plus aux démonstrateurs. La filière peut aussi compter sur le savoir-faire d’excellence de ses filières aéronautique, spatiale et défense, qui maîtrisent les systèmes critiques et les matériaux soumis à des contraintes extrêmes, nécessaires pour sécuriser les usages de l’hydrogène. Elle peut également miser sur ses infrastructures gazières et ses gaziers pour prendre une place centrale dans le transport et le stockage de l’hydrogène au sein de l’Europe. Elle va en outre pouvoir valoriser ses outremers et sa façade maritime exceptionnelle pour prendre une position de leader dans l’alimentation des zones isolées et la navigation zéro émission. La filière peut aussi s’appuyer sur 350 chercheurs et ingénieurs qui, entre 2014 et 2019, ont déposé 200 brevets et ont écrit 2 500 publications sur le sujet. Seul son dernier atout – disposer d’une électricité bon marché et à 90 % bas carbone grâce au nucléaire – est aussi un handicap. Alors que la France a besoin de coopération avec l’Allemagne pour dérouler son plan hydrogène, nos voisins d’outre-Rhin rechignent. Bien que décarboné, l’hydrogène français ne sera pas vert. Mais au moment des bilans carbone, qui s’en souciera ?



