Matthias De Bièvre est le fondateur de Visions, une plateforme qui vise à permettre le partage sécurisé de données, et le président de Prometheus X, une association qui réunit 38 partenaires internationaux et institutions publiques issus de 10 pays de l’UE, qui défendent les espaces de données (ou data spaces). Il défend l'idée d'une taxe sur le numérique US afin de subventionner des solutions souveraines.
L'Usine Nouvelle - Pourquoi appelez-vous de vos vœux une taxe sur les produits numériques américains ?
Matthias De Bièvre - La France est actuellement confrontée à une guerre des taxes : quitte à taxer, autant que cela serve notre stratégie de souveraineté numérique. Car la France et l'Europe ont besoin de capitaux pour financer cette transition et être au niveau. Si on taxe les services numériques, à 20% par exemple, Ce seront les entreprises françaises qui devront assumer ce surcoût. Nous appelons à ce que le revenu de cette taxe serve la transition et l’émergence d’alternatives souveraines.
C’est une proposition portée par l’Innovation Makers Alliance. Car si l’argent ainsi récolté va directement vers un fonds souverain pour financer des alternatives françaises et européennes, à terme les acteurs français s’y retrouveront. Le marché du cloud généré en France par les entreprises américaines est de 13 milliard, donc la taxe pourrait rapporter 2 milliard.
Quel est le degré de dépendance de l'Europe vis-à-vis des solutions américaines ?
Les Américains possèdent 80% du marché du cloud privé. Cela n’est pas anodin, surtout dans le contexte actuel. Les Etats-Unis ont menacé de couper Starlink à l’Ukraine, s’ils faisaient la même chose avec nous en nous coupant les services numériques nous n’aurions pas d’alternative. Rappelons aussi que nos données de santé sont hébergées chez Microsoft. On ne peut continuer à vivre avec cette épée de Damoclès sur la tête. Nous avons besoin d’un plan de transition vers des IA, des services de cloud, des infrastructures et des logiciels souverains…
Quelles alternatives tricolores avons-nous aujourd’hui ?
Nous avons d’excellentes entreprises dans l’IA, Mistral en tête bien sûr avec aussi Lighton et Pleias, et les seuls fournisseurs de cloud européens qui tiennent la route sont français avec OVH Cloud, Orange Cloud Avenue, Scaleway et Clever Cloud. Donc il existe des alternatives, la question est : a-t-on la volonté de les utiliser et de les imposer, notamment en agissant sur la commande publique via un Buy European Act. Sur ce sujet, on a longtemps dit qu’on n’avait pas le droit d’être protectionniste, alors qu’en face les Etats Unis ont imposé leurs géants par ce moyen. Il est temps de sortir de la naïveté.
Vous défendez le développement d’espaces de données. Quelle est l’origine de ce projet ?
Le concept est né en 2020, au moment du lancement de la Stratégie européenne des données. A cette occasion, l’Europe a fait du partage sécurisé des données un enjeu stratégique de sa souveraineté numérique. Le Commission européenne s’est donné pour objectif de créer quatorze espaces de données européens communs. Pour se faire, elle a mis 10 milliard d’euros sur la table via le Digital Europe Programme (2021-2027).
Des espaces de données se lancent dans de nombreux secteurs, par exemple DS4Skills dans le domaine de l’éducation et de l’emploi, TEMS dans les médias, Data4Industry-X dans l’industrie, GAI-X pour l'aérospatial. Chacun de ces espaces regroupe les leaders de son secteur. L'idée est de permettre aux organisations de partager leurs données sans les enfermer dans des silos privés, tout en garantissant un contrôle total aux entreprises et aux citoyens. La confiance entre les participants est assurée par l’utilisation de standards et de normes, ainsi que par des plateformes et des technologies spécifiques.



