Etude

Thales, Renault, EDF... Comment les industriels voient la souveraineté technologique

En lançant l’Observatoire de la souveraineté technologique jeudi 3 juin, Télécom Paris a publié une étude inédite sur la perception du sujet par les industriels. Pour les six partenaires interrogés, la souveraineté est plus une question de transparence et de réversibilité que de stricte indépendance.

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Laboratoire quantique Thales CNRS
Le laboratoire de Thales dédié au quantique rassemble des chercheurs du groupe et du CNRS qui travaillent sur une nouvelle génération de capteurs.

La souveraineté technologique est devenue un enjeu majeur pour Bruxelles comme pour Paris. Mais le sujet n’est pas seulement politique. Comment cette problématique se pose-t-elle aux entreprises ? Que signifie concrètement ce concept pour elles ? Pour répondre à ces questions, angle mort du débat jusqu’à présent, Télécom Paris a interrogé les six entreprises partenaires de l’Observatoire de la souveraineté technologique qu’elle crée avec Netexplo, sous le haut patronage de Cédric O. Leurs réponses ont été présentées jeudi 3 juin au ministère de l’Economie.

 "La souveraineté numérique pour les entreprises, cela signifie rester maître de son destin, a résumé lors de la présentation Sandrine Cathelat, directrice associée en charge de la recherche et des études à Netexplo. Ce n’est pas l’autarcie, la domination ou l’autonomie totale. Car aucune entreprise dans le monde ne dispose de toutes les technologies, les compétences ni les moyens de cette autonomie, pas même Apple."

Interdépendance choisie, et non subie

Dit autrement, les entreprises interrogées – Capgemini Invent, EDF, Renault, Orange Business Services, Thales et le Crédit Agricole – ont bien conscientes qu’elles ne peuvent se passer des technologies de pointe développées par les acteurs américains et asiatiques. "Il est inenvisageable que nous puissions fonctionner aujourd’hui sur les seules technologies européennes. Des technologies indispensables (réseaux, cloud, IA, bureautique...) sont fournies presque exclusivement par des entreprises US", reconnaît ainsi, pragmatique, Jean-Paul Mazoyer*, directeur général adjoint en charge du pôle Innovation et transformation digitale du Crédit Agricole.

Un point de vue partagé par Frédéric Vincent, directeur des systèmes et technologies d’information du groupe Renault. "Il y a un principe de réalité. Il serait suicidaire de s’interdire de travailler avec des acteurs non-européens."

Le cloud, une guerre perdue ?

Il s’agit donc de "créer un espace de performance et de confiance" dans lequel peuvent être assemblées "des technologies aux origines variées, comme le cloud privé et le cloud public, le cloud et le edge, ...", a synthétisé Sandrine Cathelat. Les entreprises mettent en avant deux impératifs : être dans une interdépendance choisie, et non subie, et donc dans un rapport de force équilibré.

"Le cloud semble être pour vous une guerre un peu perdue, a rapporté devant l’auditoire David Bounie, enseignant chercheur à Télécom Paris et président du comité scientifique de l’Observatoire. Vous nous avez dit qu’il est très difficile de vous passer des technologies de cloud hyperscale [capable d’évoluer face à une demande accrue] des acteurs américains]. Mais il semble encore possible de rééquilibrer la relation en rajoutant des couches technologiques européennes, en matière de cybersécurité par exemple. Ou par la régulation, à laquelle ils doivent adapter leurs solutions, comme AWS [le cloud d’Amazon] avec le RGPD."

La souveraineté sur le matériel

En intelligence artificielle par exemple, le champ de l’IA symbolique, qui ne repose pas sur l’exploitation de grosses bases de données comme celles développée aujourd’hui par les Gafam, reste peu exploré, souligne Marko Erman, le directeur scientifique de Thales, dans l’étude. Dans le quantique, il existe d’autres enjeux que les ordinateurs sur lesquels les efforts se focalisent aujourd’hui, comme les capteurs et la cryptographie.

"Pour maîtriser ces technos, vous êtes tous unanimes sur le fait qu’il faut mieux interagir, a fait valoir David Bounie. Il faut créer des écosystèmes car les entreprises françaises et européennes n’ont pas les capacités, notamment financières, pour s’intégrer verticalement dans ces sujets." Sans oublier l’aspect global de ces sujets. "Vous avez été nombreux à nous parler de souveraineté sur le matériel, à nous dire qu’on peut avoir les meilleurs logiciels, ça ne sert à rien si on ne maîtrise pas un peu le matériel, a ajouté David Bounie. Comme la crise des micro-processeurs nous le montre aujourd’hui."

Montée en compétences des collaborateurs et plan de sortie

A leur échelle, les entreprises interrogées ont identifié trois étapes pour rééquilibrer le rapport de force avant les fournisseurs de technologies. D’abord évaluer la situation en se demandant comment elles peuvent agir sur leurs outils, en regardant s’ils sont adaptables et transparents. Ensuite en faisant monter en compétence leurs collaborateurs à tous les étages de l’entreprise : "faire que les technologies soient transparentes est aussi une affaire de compétences, a rappelé sur ce point Sandrine Cathelat. La maîtrise des collaborateurs permet d’avoir avoir des relations de pair à pair avec les fournisseurs, des discussions d’égal à égal".

Enfin, rester souverain, c’est préparer un plan de sortie pour le jour où on se sent trop contraint, en favorisant les alternatives et la concurrence pour pouvoir reprendre la main quand on le souhaite. Autant d’éléments que Luc Julia, ancien de chez Apple et Samsung et désormais directeur scientifique de Renault, résume ainsi : "dans l’avenir, notre indépendance et notre liberté dépendront de nos alliances et de la capacité à motiver nos talents".

* Toutes les citations de représentants des entreprises sont extraites de l’étude de l’Observatoire de la souveraineté technologique

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