Un immense terrain de 27 hectares d’herbes folles perdu dans la campagne avec pour seuls voisins quelques rares maisons isolées. À quelques kilomètres au nord de Cholet, sur la commune de Bégrolles-en-Mauges (Maine-et-Loire), Thales a trouvé l’endroit idéal pour tester en toute confidentialité son arsenal de guerre électronique. À l’intérieur de l’enceinte, quelques cabanons dispersés avec leurs armoires d’alimentation électrique trahissent une activité. Mais ce n'est pas tout. Dans ce grand champ, se dressent plusieurs mâts d’une quinzaine de mètres de hauteur coiffés d’antennes de différentes formes. «Nous veillons à ce qu’aucune antenne d’opérateur GSM ou éolienne ne vienne s’installer à proximité pour éviter de parasiter nos essais», explique l’un des responsables de Thales. Le groupe y a testé ses dernières innovations en matière de guerre électronique.
Un minidrone propulsé par quatre hélices décolle verticalement avec une charge utile particulière, un goniomètre miniaturisé. Sa mission : survoler à 80 mètres de hauteur l’immense terrain et localiser des signaux émis par la communication d’un talkie-walkie. Un moyen de scruter l’horizon en s’épargnant l’installation de hautes antennes goniométriques immédiatement repérables. À l’intérieur d’un cabanon, un opérateur suit sur son écran la trajectoire du drone, récupère les signaux reçus par le goniomètre et finit par localiser l’émetteur. Mission accomplie ! On peut ainsi établir une cartographie des flux radio sur le champ de bataille. «La guerre électronique est un outil puissant. Grâce à la nature et aux flux des émissions, on peut déduire la nature des différents sites émetteurs. Cela a été utilisé en Ukraine pour identifier, localiser et détruire des centres de commandement russes qui ne protégeaient pas suffisamment leurs émissions», explique le général Barrera, ancien major général de l’armée de Terre et aujourd’hui conseiller défense pour le groupe Thales.
Contrer de nouvelles menaces
Les technologies permettent également de neutraliser la menace des drones kamikazes. Thales a déployé une solution de brouillage pour protéger des convois qui pourraient être la cible de drones emportant des charges explosives. Pour cela, il a équipé un pick-up de deux antennes : l’une, à l’avant, détecte l’arrivée du drone, l’autre, à l’arrière, brouille la communication entre l’opérateur et l’appareil, forçant ce dernier à rejoindre son point de départ. «Cela crée une véritable bulle de protection autour du convoi», explique un chercheur de Thales. Ce système existait auparavant pour brouiller les télécommandes qui déclenchaient à distance des explosifs. Il a fallu simplement élargir la bande de fréquence du brouillage.
Le site de Cholet, l’un des principaux centres d’expertise du groupe en matière de guerre électronique, produit également les antennes satellitaires déployées lors des opérations extérieures. La dernière génération, montrée au salon Eurosatory en juin, sera plus compacte et, surtout, travaillera sur des bandes de fréquences supplémentaires afin de tripler les débits offerts aux soldats.
Dérouter les drones
Thales n’est pas le seul à vouloir neutraliser les drones à partir des ondes. C’est également le cas de la division Electronics & Defense de Safran, d’autant plus lorsque les drones évoluent en essaim. Pour faire face à cette nouvelle menace, Safran a développé en six mois une solution plus élaborée que le brouillage GNSS (global navigation satellite systems), couramment utilisé mais manquant souvent d’efficacité. Le système Skyjacker, lancé lui aussi à Eurosatory, consiste à leurrer les engins en approche. «Il a la capacité de générer des fausses positions qui mettent les drones en déroute», résume Germain, responsable commercial en systèmes de guerre électronique. En clair, Skyjacker remplace les signaux émis par les satellites de navigation (GPS, Glonass...) par des signaux modifiés, qui vont induire le drone en erreur sur sa position réelle.
Safran a développé une sorte de canon à ondes qui émet un cône de signaux modifiés, dont la portée peut dépasser dix kilomètres. En lieu et place du «jamming», le brouillage GPS traditionnel, ce système met en œuvre le «spoofing», le leurrage GNSS. «Les technologies derrière Skyjacker viennent en particulier de l’acquisition de la PME Orolia, dotée d’un savoir-faire dans la simulation de signaux GNSS», indique Germain. Cette solution peut être couplée à une capacité de détection radar et d’identification optronique, dans un environnement terrestre ou naval. Concrètement, elle peut être mise en œuvre sur des éléments mobiles ou des bâtiments. Safran Electronics & Defense s’est associé à Hologarde pour mettre au point un système déployé lors des Jeux olympiques de Paris 2024.
Attaquer... et se défendre
Le brouillage est une arme défensive en zone de conflit, mais comment ne pas en être victime à son tour lorsque l’on souhaite transmettre des informations toujours plus nombreuses ? Safran a développé une parade : sortir la technologie de communication optique laser des laboratoires et la projeter sur le champ de bataille. Une solution qui pourrait en outre faciliter les échanges avec les satellites de communication. Depuis quelques années, l’industriel planche sur une solution reposant sur un émetteur laser capable de transmettre de l’information via un faisceau laser de 1 micromètre de diamètre et un récepteur qui peut se trouver à plus de dix kilomètres.
Premier cas d’usage : le maritime, pour permettre la communication tactique (messages, photos, vidéos). Des terminaux qui doivent être stabilisés en permanence pour garantir le bon alignement du faisceau. Insensible aux brouilleurs de signaux GNSS et offrant un débit compris entre 5 et 50 Gb/s, ce mode de communication n’est pas pour autant sans limite. «Par temps de fortes pluies et de longue portée, il y aura sans doute plus de difficultés à transmettre le signal», reconnaît Emmanuel, un chef de programme R&T de Safran Electronics & Defense. #

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3732-3733 - Juillet-Août 2024



