La situation est inédite pour la cinquième république. C’est une Assemblée nationale divisée qui émerge à l'issue du second tour des élections législatives du 7 juillet. De façon inattendue, le Nouveau Front populaire devance le parti présidentiel Ensemble et le Rassemblement national, mais sans majorité absolue. Les négociations vont devoir très vite s’engager entre les blocs politiques pour parvenir à une coalition et former le prochain gouvernement. Les défis économiques devraient rapidement s'imposer dans les discussions. «Il y aura un retour rapide au réel», pronostique Olivier Redoulès, économiste pour Rexecode.
Des choix budgétaires sous étroite surveillance
L’urgence est d'abord budgétaire. A cette période, en temps normal, Bercy prépare activement le budget, avant sa présentation fin septembre en Conseil des ministres. Même si un nouveau gouvernement devait rapidement émerger, il devrait boucler ses arbitrages en un temps record. Or l’exercice s’annonçait, déjà avant la dissolution, à haut risque. Selon le ministre de l’Economie sortant Bruno Le Maire, de 20 à 25 milliards d’euros d’économies vont devoir être trouvés pour 2025. Celles-ci doivent s’ajouter aux 10 milliards d’euros de coupes budgétaires que le gouvernement cherchait encore en juin pour boucler l’exercice 2024. «Le quoiqu'il en coûte a duré trop longtemps. Si le gouvernement avait levé plus tôt les mesures d’aides, les entreprises auraient hurlé, mais elles pouvaient l’absorber», regrette un grand patron.
Alors que le Nouveau Front populaire, arrivé en tête, a promis de nombreuses mesures couteuses, les choix budgétaires du prochain gouvernement se feront sous étroite surveillance de la Commission européenne d’abord, qui a ouvert une procédure pour déficit excessif contre la France. Mais aussi des marchés financiers. Les taux des obligations d’Etat se sont déjà emballés depuis début juin.
La Commission européenne pourrait accepter un effort moindre en matière d’économie budgétaire cette année, selon certains économistes. Mais «il faudra rassurer sur la trajectoire et ne pas jouer le bras de fer avec les institutions européennes», pointe Ludovic Subran, sous peine de voir les taux flamber. «Jusqu’où vont monter les taux d’intérêt et combien de dépenses supplémentaires il faudra couper va devenir une vraie question», pointe Olivier Redoules.

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Et si une majorité parlementaire met du temps à se dégager ? S les négociations prennent trop de temps, le gouvernement sortant pourrait rester et adopter, un «douzième d’exécution provisoire», qui lui permet de percevoir chaque mois, un douzième des recettes du budget précédent. «Aux Pays-Bas, le gouvernement a mis six mois à être nommé», pointe un banquier désabusé.
Une croissance sans tonus
Un ralentissement de la croissance n'arrangerait pas les prévisions budgétaires du prochain gouvernement. Or l'absence de majorité claire pourrait freiner une économie déjà peu dynamique. Avant la dissolution, la Banque de France anticipait une hausse de PIB de 0 à 0,1% au deuxième trimestre, après 0,2 % au premier. De quoi assurer, pour 2024, une croissance de 0,8% pour le pays, d’après les prévisions de l’institut Rexecode, quand le gouvernement sortant tablait sur 1%. Poussif, sans être catastrophique. «La conjoncture s’améliorait», souligne Ludovic Subran.
L’inflation perd du terrain et est retombée à 2,1% en juin, selon l’Insee. De quoi permettre de reconstituer le revenu disponible des ménages. Celui-ci a jusque-là permis d’alimenter un léger rebond de la consommation, mais «cette petite progression suffit à peine pour compenser l’impact récessif de la forte chute de leurs dépenses d’investissement en logement», pointe Rexecode, pour qui «toute la croissance depuis un an repose sur la dépense publique et la demande extérieure». De fait, les ménages ont surtout augmenté leur épargne car «l’inflation a érodé les stocks d’épargne», analyse Charles-Henri Colombier, économiste chez Rexecode.
Pour Ludovic Subran, «on espérait plutôt un rebond de la consommation au deuxième semestre». Mais rien ne dit que le scénario reste d’actualité dans le contexte politique. La remise à jour des prévisions de l’Insee, prévue le 9 juillet, devrait fournir une première indication. Or une baisse de la demande à nouveau pourrait peser sur les défaillances qui ont déjà atteint 61500 entreprises, dont 2400 industrielles fin mai. Pour l’instant, cette remontée procède surtout d’un rattrapage, après la fin des mesures de «quoiqu’il en coûte», sans explosion. «Le rythme des défaillances confirme au fil des mois une décélération», rassure le cabinet Altarès
Encourager les investissements des entreprises
L’autre inconnue concerne l’investissement des entreprises. Depuis l’annonce de la dissolution, la plupart des entreprises ont mis leurs projets en pause. Réalisé après l’annonce de la dissolution, le baromètre du Meti et de la Banque palatine auprès des ETI signale une chute de près de dix points des perspectives d’activité des patrons d’ETI entre mars et juin. Or le climat des affaires dans l’industrie plafonnait déjà en dessous de sa moyenne de longue période, selon l’Insee.
«Avant même la dissolution, les indicateurs sur l’investissement étaient assez préoccupants», reconnaît Olivier Redoules. En dépit de la hausse des coûts d’emprunt, les entreprises avaient plutôt maintenu leurs plans jusqu’à l’été dernier. Depuis, «l’investissement descellerait nettement, mais il restait positif», nuance Ludovic Subran. Les achats de robots ont malgré tout reculé de près de 18% en France, selon Evolis, qui regroupe les principaux fabricants de robots. Et les premiers chiffres collectés par le syndicat professionnel sur le début de l’année n’étaient guère mieux orientés, début 2024.
Même si la Banque centrale européenne a décidé une première baisse de taux en mai, les conditions de financement continuent à freiner les entreprises. Les usines sont aussi loin de tourner à plein régime. Selon la Banque de France, les taux d’utilisation des capacités de production sont retombés à 74,5%, plus de deux points en dessous de leur moyenne sur 15 ans. Les tensions de recrutement, quant à elles, sont à leur plus bas depuis trois ans dans l’industrie. Si l’instabilité politique dure, l’attentisme pourrait se transformer en annulation de projets. «Cela efface d’un coup tous les effets des sommets Choose France», considère un grand patron dans les allées des rencontres économiques d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône).
Le défi du pouvoir d'achat
Aucun sujet n’a dominé autant la campagne législative que le pouvoir d’achat. Paradoxalement, les ménages engrangent des gains de pouvoirs d’achat depuis le début de l’année, sous l’effet de la baisse de l’inflation. La dynamique des salaires est désormais proche de celle des prix. Selon les dernières prévisions de l’Insee, l’acquis de croissance par unité de consommation du pouvoir d’achat se rapproche de 0,8% début juillet, après une hausse de 0,3% en 2023 et un repli de 0,3% en 2022. Mais une partie des ménages, ceux qui dépensent plus en énergie, en ont en proportion moins profité.
Satisfaire les attentes au-delà s’annonce ardue pour la prochaine majorité. Le Nouveau front populaire a promis de remonter le SMIC à 1600 euros notamment. «Le plus raisonnable serait de ne pas consacrer trop d’argent au soutien à la consommation. Il faudrait davantage consacrer les ressources publiques au besoin massif d’investissement dans l’économie, en faveur de la transition énergétique, l’industrie, l’éducation», plaide Patrick Artus, membre du Cercle des économistes.
L’emploi inquiète aussi les économistes. «L’activité n’était pas très dynamique avant la dissolution. Depuis, les entreprises ont décalé leurs recrutements de juin à septembre», confirme un acteur de l’intérim. L’objectif d’Emmanuel Macron d’abaisser à 5% le taux de chômage était déjà hors de portée. «Des entreprises ont fait de la rétention de main d’œuvre en tablant sur une reprise rapide. Si elles sentent que la reprise s’éloigne, elles pourraient réduire la voilure», pointe un économiste.



