Enquête

[Régionales 2021] Aux champs ou à l’usine ? Le Grand Est tiraillé par ses disparités

Le Conseil du Grand Est défend son bilan économique à l’approche des élections régionales. Dans cette nouvelle collectivité mal aimée, les prochains élus devront composer avec les problématiques de territoires ultra-ruraux aussi bien qu’avec des zones urbaines au centre de l’Europe.

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Tricotage des Vosges
Le Grand Est compte certains des départements les plus ruraux de France, à l'image des Vosges (en photo: l'usine Tricotage des Vosges).

Cinq ans n’ont pas suffi à brouiller les frontières entre l’Alsace, la Champagne-Ardennes et la Lorraine. Les sujets sensibles ne manquent pas dans le Grand Est. On pourrait mentionner le projet controversé de stockage géologique des déchets nucléaires à Bure, dans la Meuse (voir notre focus ci-dessous). Ou, de façon plus large, l’attractivité d’un territoire où la population stagne. Mais dans le débat politique pour les élections régionales, c’est l’équilibre entre les collectivités qui revient encore et toujours sur la table. La création de la Collectivité européenne d’Alsace, début 2021, n’a pas arrangé les choses.

Territoires très ruraux et urbains

Le président du conseil régional sortant, Jean Rottner (Union de la droite et du centre), se pose comme un défenseur du Grand Est. Ses adversaires exploitent plutôt le mécontentement généré par la nouvelle région. La candidate Aurélie Filippetti (LFI, Génération.s, Place publique) défend plus de proximité entre les territoires et les élus régionaux. Dans la même ligne, la ministre déléguée à l’Insertion Brigitte Klinkert (Divers centre) veut « passer de la région technocratique à la région de proximité ». À l’extrême-droite, Laurent Jacobelli (RN) va jusqu’à proposer le démantèlement du Grand Est.

Il n’y a pas que les personnalités politiques pour souligner les différences entre les dix départements. En février, l’Insee a peint le tableau d’une région contrastée, « entre territoires très ruraux et urbains ». Dans la Meuse, 74 % de la population vit dans une commune rurale tandis que cette proportion diminue à 28 % dans le Haut-Rhin. Le décalage se retrouve entre la Haute-Marne et les Vosges (67 %), face au Bas-Rhin et la Meurthe-et-Moselle (30 %).

L’industrie, 20 % de la richesse produite dans le Grand Est

Malgré ces disparités, le Grand Est se présente comme l’une des régions les plus industrialisées en France. Avant la crise sanitaire, l’industrie pesait près de 20 % dans la valeur ajoutée totale produite de la région, soit 26,6 milliards d’euros et plus de 300 000 emplois. Avec la pandémie, le maintien de ces outils de production représente l’un des principaux soucis du Conseil régional. « Nous avons la chance de ne pas être dépendants d’une seule activité », estime Hervé Bauduin, président de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) Lorraine. « Cette culture industrielle, il faut la travailler et il faut permettre aux gens d’acquérir de nouvelles compétences pour qu’ils soient prêts à travailler avec les nouvelles technologies. Si vous avez la technologie sans les personnes, vous n’avez rien », poursuit-il.

En mars 2020, pour compléter les aides nationales, la région a créé un fonds « Résistance » de 44 millions d’euros à destination des entreprises et des associations sous la forme d’avances remboursables. « Nous avons initié des programmes qui ont été repris ensuite par d’autres régions de France », revendique Lilla Merabet, vice-présidente du Conseil régional à la compétitivité, à l’innovation et au numérique.

Un pacte de relocalisation face aux problèmes de supply chain

Au-delà des aides financières, le Conseil régional s’est fait remarquer pour des actions plus concrètes sur le terrain. « Pour les entreprises qui pouvaient continuer à travailler, notamment l’industrie, nous nous sommes rendus compte des problématiques d’approvisionnement », retrace Lilla Merabet. Dès mars 2020, la région a mis en place un pacte de relocalisation. « Il ne s'agit pas de relocaliser de grandes entreprises qu’on ferait venir d’Asie », prévient la vice-présidente. Le programme encourageait plutôt les entreprises à rapatrier une partie de leur supply chain en France ou en Europe plutôt qu’en Asie.

Ouvert aussi bien aux PME qu’aux grands groupes, ce dispositif s’appuie sur le cabinet de conseil PwC. Le coût de l’accompagnement s’élève à plusieurs milliers d’euros mais la région prend en charge une bonne partie de la prestation. Elle permet aux entreprises de cartographier leurs dépenses pour identifier d’éventuels risques et des opportunités de relocalisation. Une problématique qui peut émerger dans des sociétés où les achats ne sont pas coordonnés par une cellule unique.

« Parfois les PME n’osent pas répondre aux consultations des grands groupes », ajoute Lilla Merabet. Nous avons proposé à tous les sous-traitants que nous avons pu trouver dans le Grand Est de les accompagner dans un programme de modernisation pour gagner en productivité et être de bons partenaires pour les entreprises si elles voulaient changer leurs sous-traitants habituels. » Sur les dix premières entreprises qui ont participé à ce pacte de relocalisation, 44 millions d’euros d’achats ont été identifiés comme relocalisables.

Des défis sur l’environnement

Les prochains élus du Conseil régional devront poursuivre le travail de sortie de crise. Le Grand Est dispose d’un atout naturel : avec 700 kilomètres de frontières partagées et quatre pays voisins, la région aimante les investissements étrangers. Les équipes en place peuvent se réjouir d’avoir obtenu des implantations emblématiques. Huawei a par exemple choisi d’installer sa première usine hors de Chine à Brumath (Bas-Rhin). Toujours en Alsace, le groupe pharmaceutique allemand Merck a réalisé des investissements en série pour faire grandir son site de Molsheim (Bas-Rhin). On peut également citer l'inauguration d'un troisième four par le verrier américain Owens-Illinois (O-I) à Gironcourt-sur-Vraine (Vosges). « Nous sommes une région où beaucoup d’entreprises industrielles sont à capitaux allemands. Il faut donner l’envie à ces actionnaires allemands non seulement de maintenir leur activité mais aussi de la développer en s'appuyant par exemple sur le Crédit impôt recherche », suggère Hervé Bauduin.

La région est aussi exposée aux enjeux climatiques, avec près de 80 % de son territoire dédiés à l’agriculture et aux forêts. Les épisodes de sécheresse fragilisent la filière bois vosgienne et les viticulteurs champenois et alsaciens. Mais la transition énergétique pourrait également représenter une opportunité dans d’autres secteurs en pleine mutation, comme l'automobile et l'aéronautique. « Nous ne sommes pas identifiés comme une région de l’aérospatial et de l’aéronautique parce que nous ne fabriquons pas d’appareils volants mais par contre nous sommes très robustes sur la sous-traitance de rang 2. Nous préparons les fournisseurs à se demander comment intégrer le fait de recycler les avions, comment se positionner très tôt sur les biocarburants… », développe Lilla Merabet.

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