S'il y a bien un « endroit » où l’interpénétration entre la vie privée et la vie professionnelle joue à plein, ce sont les réseaux sociaux, ne serait-ce qu’en raison de leur statut hybride. Une publication sur Facebook destinée à quelques amis est-elle une discussion privée ou une prise de parole publique ?
Pour Caroline André-Hesse, avocate au cabinet AyacheSalama, « le principe général est simple : si le profil est public, il n’y a pas de confidentialité. Pour un profil privé, tout va dépendre du nombre d’amis, et parmi ceux-ci de la proportion qui sont salariés de l’entreprise ».
Le Slip français l’a appris à ses dépens. Ce n’est sûrement pas un hasard si cette entreprise qui a tant misé sur les réseaux sociaux en a découvert la face obscure. Début 2020, deux de ses salariés sont filmés dans une fête costumée. L’un s’est fait un « black face » (grimé pour avoir un visage noir), un autre est déguisé en singe. Le nom de leur employeur n’apparaît nulle part, mais des internautes repèrent la vidéo, les reconnaissent et les dénoncent comme salariés de la marque. Les réseaux sociaux s’enflamment, les médias classiques embraient. Cela vaudra aux salariés des sanctions mystérieuses, la marque friande de communication restant très discrète sur le sujet encore aujourd’hui. Cette confusion des statuts entre le collaborateur et son expression privée a déjà abouti à plusieurs licenciements, confirmés dans certaines conditions par la Cour de cassation.
Stratégie de publication
« Off-line, on sépare le privé et le professionnel, on ne s’habille pas pareil, on ne parle pas de la même façon. Ce qui rend la question des réseaux sociaux sensible, c’est que lorsque quelqu’un publie une photo, il l’imagine destinée plus particulièrement à 4 ou 5 de ses contacts. Or, aujourd’hui, on peut avoir 400 abonnés qui regardent nos publications, de loin peut-être, mais qui regardent », décrypte Ariane Ollier-Malaterre, professeure à l’Université du Québec à Montréal. Pour elle, les salariés doivent adopter « une réelle stratégie de publication, pour éviter les conséquences néfastes sur leurs carrières », rappelant qu’un DRH sur deux consulte les réseaux sociaux avant de décider d’une embauche.
Fondateur du cabinet Management et RSE, Martin Richer estime que ce devrait être « un sujet de débat pour les entreprises. Pas un débat formel avec les délégués syndicaux. On devrait pouvoir discuter librement de ce que l’on peut ou pas publier ».Traditionnellement, les entreprises ne sont pas à l’aise avec la vie privée de leurs salariés, un espace tabou et protégé par la loi en cas d’intrusion. Sauf que les frontières sont de plus en plus floues. À ne pas anticiper, l’entreprise se condamne à réagir en état de stress, où l’on prend rarement la meilleure décision.



