Le candidat de la start-up nation a mûri. Quand il présente son programme le 17 mars, Emmanuel Macron parle avant tout d'un plan d'investissement dans les deeptechs pour préparer le futur de la France. A la fin de ce chapitre, il évoque la création d'un métavers européen, sans préciser vraiment ce qu'il entend par là.
Investir dans les technologies clés
On retrouve la mesure dans le document qui présente le programme du candidat, au chapitre "une France créative et productive" (pages 16 et 17) à la rubrique "Culture". Le texte évoque un investissement pour construire "des métavers européens" (on notera le passage au pluriel), "et proposer des expériences en réalité virtuelle autour de nos musées, de notre patrimoine et de nouvelles créations, en protégeant les droits d'auteur et les droits voisins".
Entre-temps, Cédric O, le secrétaire d'Etat au numérique a précisé la pensée d'Emmanuel Macron sur BFM, expliquant que le but n'était pas vraiment de construire des métavers mais plutôt d'investir dans les technologies clés, comme par exemple les moteurs graphiques, nécessaires pour bâtir les fameux métavers. La mesure est présentée comme un quasi enjeu de souveraineté numérique européenne.
Complexités juridiques
Pour Julie Jacob, avocate associée et membre du collectif "We are Web 3", le recours à des plateformes éditées par des entreprises non membres de l'Union européenne, est loin d'être anodin : «les conditions générales d'utilisation de The Sandbox (un des jeux en monde ouverts qui préfigurent le métavers, NDR) indiquent aujourd'hui qu'en cas de contentieux c'est la loi de Hong Kong qui s'applique». Dans d'autres cas, c'est devant une juridiction de Londres ou de Dubaï qu'il faut se présenter, avec à chaque fois des coûts à rajouter à ceux de la procédure, à commencer par la traduction des actes, à tel point que certains abandonnent purement et simplement les poursuites et donc les moyens de faire respecter leurs droits. «Il vaut mieux anticiper plutôt que de prendre le train en marche. Si rien n'est fait, ce sera la loi du métaverse qui s'appliquera, regrette Julie Jacob. A vrai dire ce sont surtout des plateformes globales et permettant l’interopérabilité qu’il faudrait mettre en œuvre !»
Former des ingénieurs et des créatifs
Reste à savoir comment promouvoir au mieux un (ou des) "métavers européen". Jean-Chistophe Liaubet, managing partner chez Fabernovel est formel : «ce n'est pas à l'Etat de créer des métavers, qui sont des mondes ouverts». Il préfèrerait que l'Etat agisse pour créer des écosystèmes favorables en s'appuyant sur certaines entreprises existantes, comme Dassault Systèmes, Ubisoft .... «Il faut identifier et créer autour l'écosystème qui convient». Le but serait de faire émerger des champions nationaux ou européens. Comment ? Jean-Christophe Liaubet insiste sur le rôle de la formation qui va être critique. «Nous allons avoir besoin de plus en plus d'ingénieurs. La formation, l'upskilling vont être des enjeux colossaux, sur lesquels j'attends le futur président de la République».
Sa deuxième attente est plus paradoxale, puisqu'il aimerait que l'Etat ou l'Union européenne limite l'action des acteurs du numérique dans le domaine, du moins au début. Il s'inquiète de possibles législations qui pourraient arriver sous l'influence de lobbyistes aux intentions pas toujours pures et qui pourraient retarder le développement de ce numérique du futur.
Enfin, explique-t-il, si l'expression "metaverse européen" a un sens, cela peut être dans ce qui sera proposé dans ce monde virtuel. «J'espère que le métavers ne sera pas le nouveau truc pour abrutir les enfants», insiste Jean-Christophe Liaubet. Cela signifie que ce qu'il y a une sorte de responsabilité sociétale des entreprises qui seront présentes sur le métavers, «pour orienter vers des usages responsables».
Un métavers moins ennuyeux que celui de la Silicon Valley
Fred Volhuer, président du groupe Atlas V, un ensemble de société produisant des médias immersifs, se réjouit. «La déclaration d'Emmanuel Macron a donné un coup de projecteur important, si j'en crois le nombre d'appels et de SMS reçus depuis», s'amuse-t-il. Lui aussi rêve d'un métavers européen, au sens de la culture européenne, n'hésitant pas à convoquer la nouvelle vague, quand le cinéma européen des années 60 s'exportait dans le monde entier. «Nous, Européens, avons une force de frappe pour faire un métavers moins ennuyeux que ceux qui sortiront de la Siicon Valley», assure-t-il.
Son rêve ? Que l'Europe soit capable de faire émerger ceux qu'il appelle "les Spielberg du métavers". Par là, il faut comprendre des artistes capables de produire des oeuvres pour le monde entier qui ne renonceraient à ce qui fait la spécificité du vieux Continent. Les Etats-Unis ont montré depuis longtemps que le cinéma est un outil d'influence léger - le fameux soft power. Cela pourrait être décuplé dans le métavers. Lui aussi insiste sur l'importance de la formation, pas seulement pour les profils techniques et rêve que la «France devienne un lieu de formation» car il rencontre d'ores et déjà «des problèmes de ressources qui rendent le recrutement de personnes expérimentées très difficile».
C'est donc un métavers européen dans les contenus qu'il promeut. Côté outils technologiques, il se méfie des solutions de moteurs graphiques européens. «Sur cette partie, il faut être pragmatique. ce sont des technologies qui demandent des investissements très lourds et comme concepteurs, nous utilisons les outils les plus performants, ceux qui nous permettent d'être les plus créatifs d'abord».



