Analyse

Pourquoi les négociations commerciales ont précipité la fronde agricole

Alors que le revenu agricole s’est amélioré ces dernières années, la pression mise par le gouvernement pour accélérer les négociations commerciales et arracher des baisses de prix a fragilisé un maillon qui se pensait sorti de la spirale déflationiste.

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NE PAS REUTILISER COLERE DES AGRICULTEURS : BLOCAGE DE L A35
Des agriculteurs lors d'un blocage de l'autoroute A35 près de Strasbourg.

Un inattendu en ce début 2024 : les tracteurs viennent squatter les flashs info sur le canal 107.7, la radio des automobilistes, depuis la mi-janvier et les premiers blocages dans le Sud-Ouest. Depuis, la gronde des agriculteurs essaime partout dans le pays, au risque de s'y perdre parfois parmi la kyrielle de revendications – les sons de cloche souvent différents entre les «bloqueurs» et les états-majors des syndicats agricoles n’aidant pas à lever la confusion.

Reste que la question du revenu agricole s’est imposée, alors que les appels se multiplient pour faire respecter la loi Egalim – «une des revendications premières des agriculteurs qui échangent avec nous», souffle-t-on à Bercy. Cette dernière, dans sa deuxième mouture, est entrée en vigueur début 2022, et prévoit une sanctuarisation de la matière première agricole dans la négociation commerciale, grand messe annuelle de la fixation des prix entre les différents maillons de la filière alimentaire.

La loi Egalim remise en cause dans les négociations?

Dès le 11 janvier, soit quelques jours avant le début de la fronde, la FNSEA, principal syndicat agricole du pays, alertait quant à de «réelles remises en cause» du texte et le risque de «fragilisation des revenus des agriculteurs.» L’appel a fini par trouver écho au gouvernement. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a par exemple annoncé le 20 janvier un doublement des contrôles de la DGCCRF, l'administration de la répression des fraudes, sur l’année à venir.

Il se trouve que ce même gouvernement a décidé quelques mois plus tôt d’avancer exceptionnellement la date de bouclage des négociations commerciales, ramenée à mi-janvier pour les plus petits fournisseurs, au 31 pour ceux qui dépassent les 350 millions d’euros de chiffre d’affaires. Bercy a argué de la nécessité d'obtenir des baisses de prix en rayons pour soulager le pouvoir d’achat des Français.

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Les négociations qui ont suivi pourraient avoir particulièrement pesé sur le maillon le plus fragile de la chaine alimentaire. «Tout ce qui est interdit n’est pas contrôlé et tout ce qui permet de sauver le pouvoir d’achat est respecté, confie en off un grand industriel du pays. Les matières premières agricoles sont sanctuarisées, mais nous devons aussi discuter du prix des matières premières industrielles : la multinationale qui vend du verre ou de l’emballage est plus résistante que l'agriculteur.» Cet industriel peste contre la pression baissière exercée par le gouvernement : «Heureusement que les demandes de Bruno Le Maire n’ont pas été exécutées intégralement, cela aurait été dramatique pour la chaine alimentaire française», soupire-t-il. 

Halte à la hausse du revenu agricole

Au fond, c’est le revirement qui pose problème, l’idée que les agriculteurs pouvaient toucher une meilleure rémunération pour leur travail ayant infusé. Car à bien regarder les chiffres compilés par l’Insee et l’Agreste – le service statistique du ministère de l’agriculture – le revenu des exploitants agricoles a plutôt progressé ces dernières années. «Le solde disponible par actif non salarié atteint en 2022 une moyenne de 49 580 €», note l’Agreste. Un montant utilisé aussi bien par l’agriculteur afin de se rémunérer que pour investir. Mais qui fait dire à l’agroéconomiste Jean-Marie Séronie que le cas des agriculteurs est bien moins dramatique qu'imaginé avec un revenu net moyen autour de 2 000€, même si les situations sont très hétérogènes.

Les comptes prévisionnels de l’agriculture, publiés fin décembre, soulignent déjà un recul de la valeur produite par les exploitations, qui retrouvent en 2023 leur niveau de 2021. L'inflexion arrive certes après deux exercices record, mais le signal est là. «Tout le monde a pris un peu plus de marge avec l’inflation, sauf que désormais les signaux de prix sont à la baisse. Comme la matière première agricole est sanctuarisée par les textes, les échanges sont virulents», analyse Jean-Marie Séronie. La loi Egalim se retrouve mobilisée pour faire rempart aux demandes baissières.

Sauf que, comme le notait l’Observatoire des marges et des prix dans son dernier rapport paru mi-2023 portant sur l’année précédente, «l’amélioration de la situation agricole n’est en aucune manière liée à un "partage plus favorable de la valeur ajoutée" comme le célèbrent nombre de discours depuis la création d'Egalim. Les hausses de prix sont celles de marchés mondiaux et européens que subissent l’ensemble des acteurs des filières».

L'exemple de la bataille sur le prix du lait

Dès lors, dans quelle mesure Egalim saura-t-elle tempérer le mouvement inverse, celui du reflux global des prix alimentaires sur les marchés mondiaux ? Les pressions du gouvernement, notamment du ministère d’Olivia Grégoire, ministre des PME jusqu’au remaniement, annonçant une nouvelle refonte du cadre des négociations commerciales fin 2023 ne plaident pas pour des négociations sereines avec une bonne application de la loi.

Le cas des producteurs laitiers est symptomatique. Le syndicat du secteur, la FNPL, est monté au créneau le 23 janvier contre Lactalis et Savencia, accusant ces géants du lait d’imposer un prix qui ne reflète pas les coûts de production réels des exploitations. Une chose est sûre, le prix est en retrait par rapport à l’année passée. Les producteurs se réfèrent à un prix de revient du lait, élaboré par l’interprofession de 442€ la tonne pour 2022 – un chiffre arrêté fin 2023. Et si les coûts de production ont baissé depuis, les 405€ et 415€ payés respectivement par Lactalis et Savencia en ce début d’année sont-ils pour autant suffisants ?

Difficile de trouver des chiffres sur les entorses réelles faites à la loi Egalim sur la négociation commerciale millésime 2024. D'autant que si le gouvernement est monté au créneau pour s’assurer que la loi est bien respectée, arguant de «remontées de terrain» inquiétantes, il ne dispose encore d’aucune donnée sur les négociations qui viennent de s’achever ou s’achèveront dans les prochains jours. Des chiffres qui seront pourtant précieux pour savoir ce qu’il reste des lois Egalim.

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