Pourquoi l'Europe rechigne pour l'instant à déconnecter la Russie de Swift

Malgré l’éclatement de la guerre en Ukraine, les Etats-Unis et l’Union européenne temporisent quant à une éventuelle exclusion de la Russie du système de messagerie financière Swift. Une telle sanction affecterait fortement la Russie mais aussi les entreprises de part et d’autre de l’Atlantique.

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Moscou Kremlin Russie
L'économie russe pâtirait fortement d'une déconnexion de ses banques au réseau Swift.

Suspension de la dernière étape avant la mise en service du gazoduc Nord Stream 2 par l’Allemagne, interdictions de pénétrer sur le territoire et gel des avoirs de personnalités russes par l’UE, mise au ban de deux banques russes par les Etats-Unis… En début de semaine, l’escalade des tensions entre la Russie et l’Ukraine avait déjà provoqué son lot de sanctions. Après l’invasion de ce dernier pays par son voisin russe jeudi 24 février, le président américain Joe Biden a ajouté une nouvelle série de mesures coercitives avec notamment quatre autres banques visées et une suppression de plus de la moitié des importations technologiques de la Russie.

Considérée comme une mesure explosive, la déconnexion des institutions financières russes du système de messagerie financière Swift reste pour le moment en suspens.

Du côté des Américains comme des Européens, cette idée est pourtant évoquée avec insistance ces derniers jours. Elle reste « une option », a déclaré Joe Biden. Option à laquelle ne se sont pas résolus les dirigeants européens lors du conseil du 24 février. 

42 millions de messages financiers par jour

Créée en 1973 par 239 banques issues de 15 pays pour faciliter les paiements transfrontaliers, Swift (Society for worlwide interbank financial telecommunications, ou société de télécommunications financières interbancaires mondiales) est une coopérative reliée désormais à plus de 11000 institutions financières à travers le monde et basée en Belgique. « Cette messagerie permet d’envoyer de façon automatisée et sécurisée des ordres de paiements d’une banque à une autre » dans le cadre de transactions internationales, explique à L’Usine Nouvelle David Bounie, professeur et cofondateur de la chaire finance digitale à Télécom Paris. Le système facilite aussi le passage d'opérations sur devises ou sur titres. Au total, 42 millions de messages financiers étaient gérés quotidiennement par Swift en 2021.

Exclure les banques russes de Swift n’empêcherait pas les entreprises russes de commercer avec le reste du monde. Mais la mesure ralentirait considérablement les échanges avec les clients et fournisseurs étrangers, car les banques russes devraient recourir à des outils de messagerie moins automatisés. En 2014, lors de l’invasion de la Crimée par la Russie, le Royaume-Uni avait déjà plaidé pour cette exclusion. A l’époque, une estimation russe tablait sur une contraction du PIB d’environ 5% en cas d’application de la sanction, rappelle une note publiée en 2021 par le laboratoire d’idée Carnegie Moscow Center.

Quid des industriels français ?

Les industriels français pâtiraient forcément de la mise en œuvre d’une telle mesure, à l’instar de Renault dont les trois gros sites de production dans le pays de Vladimir Poutine dépendent de 20% à 40% de pièces importées. La France est le cinquième fournisseur de la Russie, avec plus de cinq milliards d’euros d’exportations vers ce pays en 2020.

L’année précédente, les matériels de transport représentaient près d’un quart des produits français exportés vers la Russie, selon la direction générale du Trésor. « La déconnexion de la Russie de Swift toucherait principalement l’industrie aéronautique en ce qui concerne l’export, souligne Ano Kuhanathan, économiste chez l’assureur-crédit Euler Hermes. D’autre part, la France importe essentiellement des hydrocarbures, ce qui pourrait pénaliser les industriels comptant sur le pétrole raffiné russe et les entreprises de raffinage françaises qui achètent son pétrole brut. »  En 2020, les produits pétroliers raffinés, les hydrocarbures naturels et les autres produits des industries extractives pesaient 77% des importations totales de la France depuis la Russie. De manière générale, les pays européens encore très dépendants du gaz russe envisagent avec précaution une coupure de la Russie de Swift qui compliquerait leur approvisionnement énergétique.

Forte dépendance de la Russie à Swift

A tel point que Joe Biden a reconnu qu’« actuellement cela n’était pas une position » partagée par les Européens. « Le poids des Américains dans la gouvernance de Swift est important mais ils ne peuvent pas décider seuls une exclusion de la Russie », estime Ano Kuhanathan. Comme la France, les Etats-Unis comptent deux administrateurs dans cette organisation supervisée par de nombreuses banques centrales et qui se présente comme « neutre ». Sur son site, Swift précise qu’elle « doit se conformer à la réglementation européenne », comme ce fut le cas entre 2012 et 2016 avec l’exclusion de banques iraniennes du service face aux inquiétudes sur le programme nucléaire de leur pays. En novembre 2018, Swift avait justifié une nouvelle coupure en Iran « dans l’intérêt de la stabilité et de l’intégrité du système financier mondial », sous forte pression des Etats-Unis.

Selon la note du Carnegie Moscow Center, l’Iran avait perdu près de la moitié des revenus tirés de ses exportations de pétrole et 30% de son commerce international dans la foulée de cette sanction. « L’impact sur l’économie russe serait également dévastatrice, en particulier à court terme. La Russie est fortement dépendante de Swift en raison de ses exportations d’hydrocarbures qui représentent plusieurs milliards libellés en dollars américains », ajoute le document. « Une interdiction d’effectuer des transactions en dollars serait beaucoup plus pénalisante qu’une exclusion de Swift pour l’économie russe », nuance Ano Kuhanathan.

Scepticisme sur les cryptomonnaies

Depuis les menaces de 2014, Moscou œuvre d’ailleurs au développement de son propre Système de transfert de messages financiers (SPFS), mais peine à séduire les institutions financières à l’étranger. « Il y a surtout des banques russes affiliées. Ce système n’est pas assez développé pour rivaliser avec Swift », observe David Bounie. Le spécialiste se montre aussi sceptique sur la capacité de la Russie à utiliser les cryptomonnaies à court terme pour contourner son recours au dollar américain. En début de semaine, le ministère des Finances russes avait annoncé une réglementation pour encadrer « un marché légal des monnaies numériques » tout en précisant que le paiement par crytomonnaies sur son territoire aller rester « interdit ».

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