Depuis le début de l’année, pas moins de cinq start-up françaises ont accédé au statut de «licorne», le sobriquet accordé aux entreprises innovantes et non cotées dépassant le milliard de dollars de valorisation. Avec sa plateforme de gestion des dépenses professionnelles, Spendesk est la dernière à avoir accédé à ce rang, dans le cadre d’une levée de fonds de 100 millions d’euros annoncée le 18 janvier. La veille, le fournisseur de solutions robotiques de stockage pour les entrepôts Exotec revendiquait son titre de première licorne industrielle tricolore après avoir reçu quelque 290 millions d’euros de financements.
Quelques jours plus tôt, le spécialiste de la gestion financière des TPE, PME et indépendants, Qonto, et la marketplace Ankorstore communiquaient des valorisations respectives de 4,4 et 1,75 milliard d’euros, après une levée de fonds de 486 millions d’euros pour la première jeune pousse et de 250 millions pour la seconde. Le 6 janvier, l’éditeur de logiciel RH PayFit avait ouvert le bal avec une valorisation à 1,8 milliard d’euros et une levée de plus de 250 millions d’euros. Selon un décompte de L’Usine Nouvelle, la France totalise désormais 26 licornes, dépassant l’objectif fixé par Emmanuel Macron d'en compter 25 d’ici à 2025.
Des investisseurs en quête de performance
Trois facteurs contribuent à cette montée en puissance : l’abondance de liquidités, la maturité de l’écosystème tech tricolore et un intérêt renforcé des fonds pour ce dernier. Depuis plusieurs années, les investisseurs bénéficient des politiques monétaires accommodantes des banques centrales et de leurs taux bas. Selon les données de France Invest, les fonds levés par les sociétés de gestion françaises, qui participent régulièrement aux tours de table de nos licornes à travers leurs fonds, n’ont cessé de croître entre 2016 et 2019 concernant le capital-investissement (prises de participations au capital de sociétés non cotées). L’année 2020 a marqué un coup d’arrêt à cause du Covid-19, mais 10 milliards d’euros ont ensuite été levés au premier semestre 2021, soit plus qu’au premier semestre 2019.
Ce contexte d’afflux de liquidités favorise la recherche d’actifs et de performance, ce qui profite aux start-up. En incluant la levée de fonds de 450 millions d’euros de Back Market – devenue une licorne en 2021– début janvier, les licornes tricolores ont déjà levé environ 1,8 milliard d’euros jusqu’ici en 2022.
Tours de table opportunistes
Beaucoup de tours de table proviennent d’offres non sollicitées
— Franck Sebag, EY
En 2021, les entreprises innovantes du pays avaient récolté plus de 11,5 milliards d’euros de financement, selon le baromètre de cabinet de conseil EY publié le 16 janvier 2022. Un montant en forte hausse par rapport à 2020 où la valeur des levées de fonds était déjà plus élevée qu’avant la crise sanitaire. Le mouvement est tel que « beaucoup de tours de table proviennent d’offres non sollicitées », indique à L’Usine Nouvelle Franck Sebag, associé chez EY. C’est d’ailleurs ce qui est arrivée à Back Market pour sa dernière levée de fonds, comme l’a expliqué son cofondateur Thibaud Hug de Larauze dans Le Monde. Selon lui, le fonds Sprints Capital n’avait pas eu le temps de se positionner lors d’une précédente opération en mai 2021 et voulait absolument présenter une offre.
Des sommes de plus de 100 millions d’euros ont été en jeu dans 22 opérations en 2021, contre 9 en 2020. C’est la preuve d’un écosystème arrivé à maturité avec des start-up capables de participer à des tours de table d’ampleur, selon Franck Sebag. Le spécialiste note qu’environ 80% de ces opérations (18 sur 22) ont impliqué au moins un fonds étranger. «Cette concurrence internationale induit une pression à la hausse sur les prix. Aujourd’hui, le pouvoir est plus dans la main des start-up que dans celle des fonds», souligne-t-il.
Un écosystème attractif
Reste que des signaux de l’appétit croissant des investisseurs pour la tech française s’allument également dans le cadre d’opérations plus petites et potentiellement plus risquées. En juin 2021, le géant américain du capital-risque Sequoia Capital, célèbre pour avoir investi très tôt dans Google et Apple, a ainsi réalisé son premier investissement en France avec une entrée au capital de la fintech Pennylane à hauteur de 15 millions d’euros.
Pour expliquer ce phénomène, Franck Sebag met en avant deux raisons. D’une part, l’Europe profiterait des interactions plus difficiles entre la tech chinoise et l’écosystème américain dans la foulée du dossier Huawei. D’autre part, la France bénéficie désormais de l’accompagnement engagé depuis plusieurs années de ses start-up, avec notamment la création dès 2012 de Bpifrance.
La fintech à l'honneur
Enfin, un phénomène de rattrapage semble aussi avoir eu lieu en 2021 en France, en particulier pour les jeunes pousses de la finance. Sur les douze nouvelles licornes identifiées par EY sur cette période, cinq sont des fintechs (Alan, Ledger, Lydia, Sorare et Swile). De manière générale, le secteur attire beaucoup les investisseurs par sa forte capacité de numérisation et son potentiel de croissance. Avec Ledger et Sorare, la tech française peut aussi se féliciter d’avoir des acteurs solides dans un secteur des cryptomonnaies à forts enjeux.
A priori, l’avalanche de licornes devrait se poursuivre en 2022. De quoi combler un peu le retard de la France par rapport à ses voisins ? Car au Royaume-Uni, 20 licornes sont nées en 2021, selon Franck Sebag. Et les montants récoltés par les start-up outre-Manche (32 milliards d’euros) et en Allemagne (16 milliards) sont supérieurs aux levées de fonds dans notre pays. Sans compter qu’aucun des 10 plus gros investissements en Europe n’a eu lieu dans l’Hexagone.



