Entretien

Pour Xavier Ragot, président de l'Observatoire français des conjonctures économiques, "la France a besoin d'un plan d'infrastructures"

Xavier Ragot, le président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), plaide pour un deuxième plan de relance de 100 milliards d'euros.

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Xavier Ragot, OFCE
Xavier Ragot, le président de l'OFCE estime que la France doit investir davantage dans la formation et les infrastructures.

L'Usine Nouvelle. - La Commission européenne a révisé en hausses ses prévisions de croissance pour la France. Etes-vous confiant sur le redémarrage de la croissance à l’été ? 

Xavier Ragot. - Ce que vont faire les ménages de leur surcroît d’épargne va être déterminant dans les prochains mois. La gestion de la crise a bien fonctionné : pendant la crise, le revenu moyen des ménages français s’est stabilisé alors que la consommation a chuté. Cela n’empêche pas des poches de paupérisation, notamment chez les jeunes, mais il y aura près de 160 milliards d’euros d’épargne forcée en 2021. C’est un niveau inédit.

Les ménages vont-ils retourner au restaurant, faire des achats importants? C’est ce qui s’est passé l’été dernier avec un redémarrage soutenu de la consommation. On voit se dessiner la même chose en ce moment en Israël et en Grande-Bretagne par exemple. Si les ménages ne consomment ne serait-ce que 20 % de leur surcroît d’épargne, cela pourrait entrainer 1,4 point de croissance en plus pour fin 2022 par rapport à un scénario où cette richesse accumulée n’est pas consommée. Le PIB pour 2022 pourrait atteindre 6 % et la hausse du taux de chômage serait contenue à 8,7 %, contre 9, 4 % sinon. Il faut inciter les gens à consommer. C’est ce que le gouvernement s’emploie à faire en donnant un calendrier précis, mais il faut d’abord rassurer sur les conditions sanitaires.

Comment organiser la sortie des dispositifs d’urgence pour les entreprises ?

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La crise a été très hétérogène. En dehors du matériel de transport, l’industrie a été peu touchée. La chute s’est concentrée sur les services. Je suis pour une sortie très progressive et différenciée des dispositifs de soutien aux entreprises.

Il serait préférable d’étaler sur douze mois la sortie de l’activité partielle, jusqu’à ce que le PIB ait dépassé son niveau de 2019, par exemple à la mi-2022. Il va falloir aussi avoir une doctrine claire sur une réduction des dettes de PGE dans les secteurs les plus touchés. Mais les banques devront aussi prendre leur part, ce n’est pas à l’Etat d’assumer toute la perte. Cela a un coût pour les finances publiques. En faisant cela, on peut créer aussi des entreprises zombies, c’est-à-dire des entreprises qui ne survient qu’artificiellement. Mais il vaut mieux éviter de détruire du capital dans une période de forte incertitude. Le faible nombre actuel de défaillances d’entreprises n’est pas un problème.

. Il va falloir aussi avoir une doctrine claire sur une réduction des dettes de PGE dans les secteurs les plus touchés. Mais les banques devront aussi prendre leur part

—  Xavier Ragot

Faut-il déjà un second plan de relance ?

Oui, il en faut un pour l’investissement public, mais pas pour subventionner à court terme la consommation des ménages.  Distribuer un chèque de 1400 dollars pour les ménages, comme aux États-Unis serait peu justifié du fait l’épargne accumulée par les ménages. Est-ce qu’il faut en faire plus sur les entreprises ? Pas vraiment non plus, sauf dans les secteurs les plus affectés par la crise. L’enjeu est plus de gérer la sortie des mesures d’urgence, comme l’activité partielle et le fond de solidarité, plus que faire davantage de relance et de soutien aux investissements.

Quelle forme doit prendre alors cet effort de relance? 

On a besoin en revanche d’un plan d’infrastructures sur le modèle de celui présenté par Joe Biden pour recapitaliser la France. Nous avons un des niveaux en maths à l’école primaire le plus faible d’Europe. Il faut se dire quel hôpital on veut, quelle recherche publique, quel système de formation. Il faut investir sur les infrastructures nécessaires pour la France de demain, les réseaux très haut début, les solutions de transport non polluantes pour permettre d’augmenter la mobilité des salariés, l’énergie… Il faut arrêter les discours sur la dette et la dépense publique comme mal absolu. En faisant des économies sur l’éducation nationale et la recherche, nous sommes en train de tuer les capacités productives de notre pays.

Combien faudrait-il investir en plus ?

Il faut à peu près les même montants que le premier plan de relance, jusqu’à 100 milliards d’euros. Ce qui compte, ce n’est pas le niveau de la dette en valeur absolue mais le service de la dette. Début des années 2000, l’Etat y consacrait 3 % du PIB. Aujourd’hui, la dette est plus élevée mais la charge de la dette est passée à 1,4 % du PIB, car les taux d’intérêt sont extrêmement bas. Les investisseurs louent un coffre-fort en réalité en finançant la dette. L’objectif n’est pas d’arriver à des niveaux trop élevés car les taux peuvent toujours remonter. Il faut rester vigilants. Mais si on empruntait 100 milliards d’euros, le service de la dette serait de 1,5 %. Nous avons une marge énorme. Mais il faut que cela serve à quelque chose et trouver des projets d’investissement public utile. On a plus un déficit de projet qu’un déficit public.

Comment doit-on y remédier ?

Le problème n’est pas d’identifier les thématiques qui sont connues ni la capacité à s’endetter. Le problème est opérationnel. Qui sélectionne les projets, qui décide d’arrêter si cela ne va pas ? Il faut une pensée globale de l’investissement public pour identifier sa rentabilité et son acceptabilité à long terme. La Grande-Bretagne par exemple dispose d’une agence qui gère les grands investissements publics. Je pense qu’il faudrait s’inspirer du commissariat au plan dans les années 50-60 et fusionner le secrétariat général pour l’investissement, le Commissariat au plan et France stratégie sous l’autorité du Premier ministre. Ce n’était pas non plus un Gosplan, mais un outil stratégique de coordination. Il faut du temps pour instruire les dossiers, construire du consensus. C’est pour cela qu’il faut enclencher rapidement la machine d’un deuxième plan de relance

Le problème n’est pas d’identifier les thématiques qui sont connues ni la capacité à s’endetter. Le problème est opérationnel. Qui sélectionne les projets, qui décide d’arrêter si cela ne va pas ?

—  Xavier Ragot

Investir plus est-il compatible avec les règles budgétaires actuelles au niveau européen ?

On ne pourra pas changer les règles rapidement, cela prend du temps. Avec Jean Pisani-Ferry et Philippe Martin, nous estimons que plusieurs options sont possibles. La question cruciale est celle de la soutenabilité de la dette, pas le ratio de 60 % de dette sur le PIB en tant que tel. Je suis persuadé qu’on ira dans le sens de règles qui permettent la reconstruction des pays et les investissements nécessaires dans la transition énergétique et la santé. L’Italie doit absolument investir dans son système éducatif, la Commission européenne ne va pas lui interdire, cela n’aurait aucun sens, car cela peut rendre la dette plus soutenable. Les traités eux-mêmes ne changeront peut-être pas, cela peut passer par les directives et règlements qui entourent ces règles budgétaires. Cela m’étonnerait que l’on en reste au statut quo actuel.

La croissance repart plus vite aux Etats-Unis. Le risque de décrochage de l’Europe est-il réel?

Sans aucun doute. Joe Biden applique une thérapie massive à l’économie américaine pour relancer la croissance. Il y a des craintes injustifiés qui s’expriment autour du risque de surchauffe aux Etats-Unis et de retour de l’inflation. Avoir 3 % ou 4% d’inflation, ce n’est pas la fin du monde, ce sont des chiffres connus en 2006. Donald Trump avait déjà commencé à stimuler l’économie par ses baisses d’impôts massives dans les dernières années de son mandat, ce qui était inégalitaire. Il y a un phénomène nouveau. Quand on fait de la relance économique, l’augmentation du nombre d’heures travaillées s’accompagne normalement d’une baisse de la productivité, parce que les entreprises doivent faire appel à des gens un peu moins qualifiés faute de main d’œuvre disponible. Depuis trois ans, la hausse des heures travaillées aux Etats-Unis s’accompagne de celle de la productivité. Il est possible que les entreprises se réorganisent quand elles sont soumises à des tensions sur le marché du travail, qu’elles forment mieux leurs salariés ou utilisent différemment le numérique. Mais ces gains de productivité durables peuvent entrainer un déclassement lui aussi durable pour l’Europe.

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